HISTORIQUE DES MODELES DE DECOMPRESSION (Part II)

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HISTORIQUES DES MODELES DE DECOMPRESSION
(suite)

LES TABLES DE DECOMPRESSION

Mémoire pour le Diplôme InterUniversitaire de Médecine Subaquatique et Hyperbare
Université d'Angers.
Année 2001-2002

Dr LOISEAU Stéphane

IV - CRITIQUE DU MODELE DE HALDANE :

            Le modèle de HALDANE constitue la première approche de modélisation mathématique de la décompression. Mais il repose sur certaines hypothèses simplificatrices qui peuvent être discutées.
  • Le coefficient de sursaturation (hypothèse 1) est mis en défaut par sa validité limitée à un domaine d’application extrêmement étroit. Le fait qu’il soit inapplicable dans les décompressions de saturation en est la démonstration.
  • L’hypothèse 2 décrit les échanges pulmonaires de gaz inertes selon un modèle à perfusion limité. Or des expérimentations permettent d’émettre des réserves sur ce modèle.
            En 1978, GIRY et COLL ont mesuré, par spectrométrie de masse, les pressions partielles des gaz inertes dissous dans l’aorte d’animaux (lapins) placés en saturation à 4 ata Le changement en échelon rectangulaire des gaz inhalés (remplacement de l’air par un mélange hélium-oxygène à 20% d’oxygène) montre que les pressions des gaz évoluent selon des fonctions sigmoïdes.
        De plus, la somme des pressions partielles des gaz inertes dissous devient de façon transitoire supérieure à la pression atmosphérique ambiante, et donc à la somme de la pression partielle des gaz alvéolaires. Le calcul montre que cette sursaturation isobare ne peut être expliquée par l’inégalité des rapports ventilation/perfusion, ni par l’existence de shunts intra pulmonaires. On est donc conduit à envisager une limitation par diffusion des échanges alvéolo-capillaires de gaz inertes (10), ce qui revient à dire que contrairement à ce que pensait HALDANE, les échanges gazeux ne sont pas complets en un seul passage, et que le sang artériel n’est pas en équilibre à la sortie des poumons, avec le gaz alvéolaire.
  • Il en est de même pour les échanges capillaro-tissulaire (hypothèse 4).
  • L’hypothèse 3 qui pose l’homogénéité d’un compartiment tissulaire est contredite par les expérimentations de LIGHTFOOT et Coll. (1986) qui démontre que, quelle que soit la plus petite fraction de tissu vivant que l’on considère, il n’est pas possible de décrire les échanges de gaz inertes en son sein avec moins de deux exponentielles. Elles correspondent en fait à la solubilisation des gaz dans la fraction aqueuse et dans la fraction lipidique du tissu.
  • L’hypothèse 5 ne peut non plus se justifier sur le plan anatomophysiologique il n’existe aucune raison pour qu’un compartiment de l’organisme soit isolé de manière étanche des compartiments qui l’entourent. L’eau du milieu interstitiel suffit à elle seule pour assurer la continuité matérielle
  • L’hypothèse 6, que le taux de perfusion reste fixe pendant toute la durée de la plongée et de la décompression est une approximation qui ne peut se justifier que pour des plongées suivies de décompressions de courte durée (pas ou peu de palier).
  • L’hypothèse 7, illustre le caractère arbitraire du modèle construit par HALDANE. Le nombre de compartiments n’a en effet aucune signification anatomophysiologique.
    De plus, l’apparente symétrie mathématique des formules de saturations P=P1(1-e-kt) et de désaturations P=Pf.e-kt est étayée par la symétrie des deux courbes. L’équation définie pour la saturation est certainement utilisable. L’équation de la désaturation ne considère que la forme dissoute, le gaz dissous s’éliminant beaucoup plus vite que sous la forme bullaire ; la forme bullaire n’est pas prise en compte par la formule. Le gaz peut s’accumuler dans les tissus et il ne se retrouve plus sous forme dissoute dans le sang veineux. La courbe de désaturation n’est donc pas symétrique à celle de la saturation.
            En conclusion, cette discussion aboutit à mettre en question un certain nombre d’idées toutes faites qui semblent s’être perpétuées de génération en génération de plongeur.
           
La première réalité est que le modèle de HALDANE est biologiquement faux :
il est en effet incapable, quelles que soient les triturations qu’on lui fasse subir,
de décrire les phénomènes tels qu’ils sont enregistrés chez l’être vivant.


            Ne pas tenir compte de certains faits : diffusion, hétérogénéité des tissus, mauvaise vascularisation de certains tissus… ne signifie pas que HALDANE les méconnaissait. Mais les considérant comme négligeables ou du moins bien approximés par son modèle, la détermination des paramètres comme la sursaturation critique suffisait à gommer les difficultés.
            Le travail de HALDANE ne doit être considéré ni comme un modèle, ni comme une théorie, mais beaucoup plus simplement comme une technique de calcul.
            Malgré tout ceci, la méthode de HALDANE reste l’outil le plus employé pour le calcul des décompressions. Aucune autre méthode de calcul n’est arrivée à la détrôner, ni à faire la preuve de sa supériorité.
            La méthode de HALDANE, grâce à son approximation et l’indéterminisme de ses paramètres, permet de s’adapter à toutes les situations.


V - LE CONCEPT DE HEMPLEMAN :

            En vue de la préparation des nouvelles tables Royal Navy, un développement nouveau et intéressant fut introduit par HEMPLEMAN en 1952.
            Celui-ci suggéra qu’une simple approche mono-tissulaire puisse donner une solution satisfaisante aux problèmes de la décompression.
            Il avait remarqué que les ADD (les bends) survenaient après des plongées profondes de courtes durées ou des plongées à faible profondeur, mais longues. Il en conclut qu’un seul tissu était incriminé dans les bends : le cartilage articulaire peu vascularisé, et que celui-ci ne pouvait supporter qu’une quantité critique de gaz sans avoir apparition de la douleur.
            Il supposa alors que les capillaires étaient rangés en nappes et parallèlement autour des cartilages. Afin d’exprimer la diffusion des molécules de gaz à travers le tissu cartilagineux (avasculaire), il considéra que le tissu était irrigué par une mince couche de sang entouré par des couches de tissus infiniment épaisses. Ce modèle basé sur la diffusion, donna en travaillant sur l’équation de FICK la formule :

Q = P . t1/2
  • Q : quantité de gaz dans le tissu
  • P : pression ambiante
  • t : temps d’exposition
            La valeur choisie de Q critique = 500 est une constante qui permet de créer une courbe de sécurité avec :

Cs = Profondeur (=P). t1/2

            En comparant la courbe avec celle de l’US Navy, on peut remarquer des temps en minutes assez similaires.
profondeur
(mètres)

 profondeur
(pieds)

US Navy
(min) 
 Q=500
(min)
15
50
100
100
18
60
60
69
21
70
50
51
24
80
40
39
27
90
30
31
30
100
25
25
33
110
20
21
36
120
15
17
45
190
5
7


            A l’inverse de HALDANE qui supposait la symétrie entre l’absorption et l’élimination du gaz inerte par le corps, HEMPLEMAN considérait que l’élimination du gaz était une fois et demi plus lente que l’absorption.
            Ce modèle s’harmonisait bien avec la compréhension de la charge et décharge dans les tissus cartilagineux, mais certaines hypothèses simplificatrices dans l’application des lois de la diffusion soulevaient au moins autant de questions que le modèle haldanien.
            Il apparaissait inconcevable d’assimiler un organisme humain à un feuilletage uniforme, tranche infiniment fine entourée de deux couches infiniment épaisses ! …
            Le modèle haldanien pu être mis en défaut dès 1942. En effet, BEHNKE, aux Etats Unis, mettait en évidence l’existence de bulles asymptomatiques dans toute situation de décompression, y compris les décompressions « indemnes ». Ainsi les échanges gazeux sont perturbés pendant la décompression ; la phase gazeuse n’obéit plus au modèle haldanien et modifie l’évolution de la décharge de l’azote encore dissoute.
            L’existence de ces bulles « silencieuses » devait connaître son heure de gloire avec SPENCER.


VI - LE MODELE DE SPENCER :

            Dans les années 1970, le Dr M. SPENCER, aux Etats Unis, observa la présence de bulles détectées par l’intermédiaire d’un doppler dans le sang des plongeurs après qu’ils avaient effectué des plongées n’ayant produit aucun symptôme de décompression.
            Plus précisément cette détection par ultrason mettait l’accent sur des embolies de gaz veineuses (appelées « venous gas emboli » ou VGE) et que celle-ci étaient en complète corrélation avec l’apparition des bends. Aucun bends ne se développait sans une détection antérieure de VGE.
            Le concept actuel des US Navy qui voulait qu’il n’y ait aucun problème lors de la remontée pour un temps illimité passé à 9 mètres était loin d’être confirmé.
            Diverses expériences de plongées exécutées en mer démontrèrent une augmentation d’apparition de VGE et de bends sensibles par rapport à celles exécutées en atmosphères sèche (caisson). Ce qui revient à penser qu’une table développée à partir d’un caisson est moins sécurisante qu’une table établie à l’aide d’expérimentation in situ.
    En utilisant le modèle de décompression de HALDANE, on exposa à diverses pressions des plongeurs humains et on observa à l’aide du doppler l’apparition et le pourcentage des VGE développés.
            En comparant ces données (donnant des bends et des VGE) avec d’autres tables (US Navy, British Navy, HEMPLEMAN…), on s’aperçut que la relation :
P . t1/2 = Cs notée par HEMPLEMAN semblait correspondre à la banque de données SPENCER. Les courbes se ressemblaient approximativement.
            On considéra que 20 % d’apparition de bulles et moins de 5 % de douleurs articulaires faibles (qui se résolvent avec l’absorption de 2 aspirines) représentaient un compromis raisonnable.
            En extrapolant ces données expérimentales de 20 % de VGE, on déduisit une courbe limite de décompression entre 6 et 60 mètres définie par l’équation :

P = 490 . t-0.51    ou bien    t = (465 / P)2
Remarque :
  • pour HEMPLEMAN, t max = (500 / P)2
  • Pour SPENCER, t max = (465 / P)2
  • t : durée maximale en min au fond (sans faire de palier).
  • P : profondeur en pied.
            Les résultats sont très voisins, avec SPENCER plus sévère. Certains ordinateurs de plongée actuellement sur le marché, intègrent les tables de SPENCER dans leur algorithme.


VII - LE MODELE CANADIEN DU DCIEM :

            Les progrès dans la précision de la détection des bulles circulantes par effet doppler ont ouvert de nouveaux champs d’investigations : d’une part il n’est plus utile d’aller avec le cobaye observé jusqu’à l’accident, ensuite cette technique permet d’évaluer l’efficacité d’une table de plongée, enfin en abandonnant tout modèle déterminisme on peut construire des tables à partir de la seule observation de l’effet doppler. Par exemple, NISHI au Canada pour les tables DCIEM, entre 1983 et 1986, tous les profils de plongées testés furent contrôlées par un microprocesseur. Les plongées successives furent testées jusqu’à trois plongées mais par contre, la correction due à l’altitude ne fut pas vérifiée.
            Ce modèle a l’originalité d’avoir lié l’effet de perfusion d’un tissu par un gaz inerte introduit par HALDANE, avec l’effet de la diffusion décrit par HEMPLEMAN.
            De plus à l’inverse de nombreux modèles, celui-ci a servi réellement à l’élaboration de tables utilisées encore aujourd’hui. On peut même dire qu’actuellement, c’est la table qui a été la plus testée parmi celles utilisées dans le monde, et est encore plus conservatrice que les tables de l’US Navy, de la Royal Navy et les tables BÜHLMANN (cf. après).


VIII - LES MODELES NEO-HALDANIENS :

            Le modèle de HALDANE fut remanié maintes et maintes fois par modification du nombre de compartiments, des périodes et des paramètres de remontée.
            Pour l’US Navy, YARBROUGH (21) en 1937 établissait des tables sur les « tissus » 20, 40 et 75 minutes seulement.
En 1956, DWYER (18) réintroduisit les tissus courts et un tissu de 120 minutes ainsi qu’une notion de coefficient de sursaturation variable pour un même tissu en fonction de la profondeur.
            En France, les tables GERS 65 sont calculées sur un modèle haldanien à trois et quatre tissus (selon les tranches de profondeurs) avec deux jeux de coefficients de sursaturations constants pendant toute la remontée. Une évaluation statistique de la sécurité des tables GERS 65, entre 1966 et 1987, a été effectuée. Un nombre non négligeable d’accidents étaient survenu avec respect des tables. Ceci constitue, en fait, une des raisons qui ont conduit à l’établissement de nouvelles tables : les tables de la Marine Nationale de 1990 (MN 90).
            Les tables MN 90 ont été calculées selon la méthode haldanienne classique à 12 compartiments avec coefficients constants.

            La variabilité des seuils de sursaturation critique en fonction de la profondeur fut définitivement structurée en 1965 par WORKMAN (20) aux Etats Unis.
            Plutôt que d’associer à chaque compartiment un seul coefficient de sursaturation critique comme dans le modèle haldanien d’origine, WORKMAN attribua à chaque plage de profondeur son propre seuil, appelé M-value .
            Une M-value, ou valeur maximum, est pour une profondeur donnée et un compartiment donné, la tension maximum admissible d’azote à cette profondeur.
M = Mo + a.D
Où 
  • D est la profondeur.
  • Mo est la tension maximum admissible quand D = 0.
  • a est un coefficient déterminé expérimentalement.
            A la suite des travaux de WORKMAN, les tables de l’US Navy puis la majeure partie des tables et modèles ultérieurs utilisèrent les systèmes des M-values.
            A partir de 1984, la COMEX a commencé une expérimentation, qui a duré trois ans, dont l’objectif était d’améliorer les performances des tables officielles françaises de 1974.
            Une étude statistique importante a été conduite par J.P. IMBERT. La COMEX disposait d’une banque de données, informatisée, riche d’environ 150000 rapports de plongée. La conception des nouvelles tables a été réalisée en cinq étapes :
  • Evaluation des tables existantes (incidence ADD 1 /1000)
  • Calcul des nouvelles tables.
  • Test des nouvelles tables sur certains sites de travaux sous-marins (avec pour certaines plongées à risque des surveillances écho-doppler).
  • Réalisation des modifications requises en fonction des résultats sur les sites.
  • Présentation des nouvelles tables aux autorités. Les actuelles MT 92 (Médecine du Travail).

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