HISTORIQUE DES MODELES DE DECOMPRESSION (Part III)
| HISTORIQUES DES MODELES DE DECOMPRESSION |
Mémoire pour le Diplôme InterUniversitaire de Médecine Subaquatique et Hyperbare
Université d'Angers.
Année 2001-2002
Dr LOISEAU Stéphane
IX - LE MODELE DE BÜHLMANN :
De même, en Suisse cette fois, le Pr. BÜHLMANN choisit des seuils variables comme critère de remontée à partir dun modèle haldanien Chaque compartiment étant muni de 2 coefficients a et b déterminés expérimentalement, le seuil est défini par la pression absolue minimum admissible à la remontée :
Padmissible = (PN2 a).b
(PN2 : tension dazote dans le compartiment considéré).
Mais lapport essentiel de BÜHLMANN concerne la plongée en altitude. En effet, il prit lair alvéolaire comme référence de gaz respiré ; or en altitude le pourcentage dazote dans lair alvéolaire séloigne nettement du pourcentage usuel reconnu dans lair (79 % environ) :
- dune part la pression de vapeur deau reste à peu près fixe malgré la modification daltitude.
- dautre part la pression partielle de gaz carbonique névolue que très peu (et si elle varie en altitude, cest à cause de lhyperventilation générée par lhypoxie).
A partir de ses travaux, BÜHLMANN produisit des jeux de tables mer / altitude utilisés en Suisse, Allemagne et largement dans les algorithmes dordinateurs de plongée du marché actuel.
Notons toutefois que certains auteurs tels LE PECHON (16) signalent quen haute altitude, lhypoxie de fait est un facteur favorisant et aggravant de laccident de décompression, ce qui devrait conduire à rendre nettement plus sévères les tables de plongée en altitude, option que ne retient pas BÜHLMANN.
X - LE CONCEPT DU VOLUME CRITIQUE DES BULLES :
Le modèle de HALDANE ainsi que les modèles dérivés sintéressait à la quantification de la charge et de la décharge des tissus en azote, mais pas du tout à la genèse des bulles apparaissant de façon asymptomatique. A partir des années 70 les études portèrent davantage sur les bulles elles-mêmes.
Dès 1966 HILLS en Australie sintéressa à la thermodynamique des bulles. Une publication de HILLS en 1971 mettait en lumière une distinction jusque là peu développée : laccident de type articulaire dune part, laccident neurologique dautre part.
En effet par simple modification du profil de remontée HILLS démontra quil pouvait au choix induire chez le cobaye animal un accident de type articulaire ou neurologique ! La distinction trouvait dès lors toute son importance et chez les auteurs modernes on classe désormais les ADD en deux catégories : le type I (douleurs articulaires ou bends) et le type II (accident neurologique).
En fait les travaux de HILLS suggéraient que si les accidents de type I sont reliés à la charge dazote reçue, donc aux modèles déterministes de type haldaniens, en revanche les accidents de type II relèvent des mauvais profils de plongée et de la production dun surcroît de bulles artérielles.
Des études sur les conditions déquilibre des bulles intravasculaires furent menées, notamment par CLEMENT au Laboratoire de Mathématiques Appliquées de lEcole Centrale en France, puis YOUNT à Hawaï à partir de 1980, et conduisirent au modèle dit VP (perméabilité variable des bulles).
Sil na pas engendré de tables de plongée utilisables, ce modèle mit laccent sur la notion de noyau gazeux, par opposition aux bulles, et sur le rôle de ces noyaux dans la production de bulles circulantes asymptomatiques ou pathogènes :
- une bulle ou un noyau gazeux est une phase gazeuse limitée par une interface gaz/tissu ou gaz/liquide. Mais :
- une bulle suit la loi de MARIOTTE. De diamètre allant de quelques dizaines de microns jusquau millimètres, elle est sphérique (du moins en milieu liquide et isotrope).
- un noyau gazeux est de diamètre très faible (le micron). Ses variations de volume nobéissent pas à la loi de MARIOTTE, de même que la perméabilité au gaz ne suit pas les lois de diffusion. En particulier, pour éliminer un noyau gazeux, il faut une pression nettement supérieure à celle envisagée habituellement pour réduire les bulles.
Enfin HENNNESY a proposé récemment une structuration du modèle. Il ressort de cette théorie que :
- les noyaux gazeux sont produits en permanence dans lorganisme par cavitation (niveau cardiaque) et par frottements (tribonucléation).
- sans exposition hyperbare ces noyaux demeurent des noyaux, mais sils apparaissent dans un contexte où la tension de gaz inerte environnante est plus élevée que la pression ambiante, les noyaux se transforment en bulles en se nourrissant de lazote dissous voisin, du gaz carbonique tissulaire et de la vapeur deau due à la cavitation.
- si les bulles sont générées dans les tissus articulaires (tendons ) des douleurs locales apparaissent ; cest laccident de type I.
- si les bulles sont générées dans les capillaires, elles vont être transportées jusquau filtre pulmonaire. Et là laccumulation des bulles entraîne une baisse de la performance du filtre pouvant aller jusquà des « shunts » pulmonaires.
Il faut ajouter les shunts cardiaques comme facteurs favorisants, avec le foramen ovale pour lequel il y aurait perméabilité. En effet des travaux en 1992 de CROSS, EVANS, THOMSON, LEE et SHIELDS font états que 30% environ de la population présente un foramen ovale plus ou moins perméable.
Limportance des mauvais profils de plongée (remontées trop rapides, profils yo-yo, successives rapprochées, plongées en dents de scie) est enfin expliquée dans lapparition des accidents de type II :
- dune part les remontées trop rapides engorgent le filtre pulmonaire en bulles et donc peuvent entraîner des shunts pulmonaires et des passages vers la circulation artérielle puis le système nerveux.
- ensuite les recompressions intempestives réduisent, la loi de MARIOTTE oblige, le volume des bulles agglomérées dans le filtre pulmonaire, et favorisent le passage vers le système artériel. Se trouvent ainsi légitimés des conseils largement connus depuis longtemps des plongeurs, mais mal argumentés jusque là
- remonter lentement
- éviter les profils inversés, cest-à-dire avec faible profondeur en début de plongée et profondeur plus importante en fin de plongée
- éviter les yo-yo, plongées en dents de scie, et les successives rapprochées.
XI - L'ALGORITHME "E-L" DE THALMAN :
Dans les années 80, il fut décidé de tester à nouveau les US Navy dans le but de les incorporer dans un ordinateur.
En 1984, 835 plongées tests « humides » furent effectuées afin de créer un algorithme qui calculerait en temps réel des profils de décompression à lair. Les plongeurs travaillaient la moitié du temps de plongée à une VO2max de 1.4l/min dans une eau relativement froide (55-65° F), lintervalle entre les deux plongées était au minimum de 36 heures.
On observa dans la tranche de profondeur 15-57 mètres, la nécessité de tripler le temps total de décompression pour des plongées longues et peu profondes, et de doubler le temps total de décompression pour des plongées à plus grande profondeur mais plus courtes, si on désirait obtenir une décompression en toute sécurité.
A partir de ces observations, THALMANN et le NEDU (Navy Experimental Dive Unit) développèrent un nouveau modèle de décompression incorporable dans un ordinateur. Lalgorithme quils utilisèrent fut le E-L Algorithm (E pour exponentiel et L pour linéaire : à opposer au E-E Algorithm : modèle de HALDANE avec absorption et élimination de lazote sous forme exponentielle).
Ce modèle décrit une absorption de lazote par les compartiments de façon exponentielle, par contre lélimination de lazote se fait lentement de façon linéaire. Ce temps de décompression plus long induit un taux dazote plus important dont il faudra tenir compte dans le cas des plongées successives.
XII - LES LIMITES ET LE DEVENIR DES MODELES DETERMINISTES :
Si les modèles haldaniens ou Néo-haldaniens ont permis de comprendre et de limiter les accidents de type I, alors que les modèles sur les bulles permettaient de relier limportance des profils de plongée aux accidents de type II, il nen demeure pas moins que la maîtrise du phénomène nest pas acquise. La faiblesse de certaines hypothèses du modèle par perfusion limitante, limportance du phénomène de diffusion, la difficulté à quantifier le nombre de noyaux gazeux initiaux et à repérer leurs lieux dapparition, la susceptibilité individuelle et la qualité variable du filtre pulmonaire, montrent que les modèles déterministes peuvent encore apporter à la compréhension globale.
Actuellement le mariage entre modèles par perfusion et les modèles par diffusion est consommé, et on sintéresse à des compartiments en série, ou bien à la diffusion à lintérieur de chaque compartiment.
De même le raisonnement hérité de la théorie du volume critique des bulles sadapte bien aux modèles haldaniens : par exemple les derniers travaux de BÜHLMANN, ont conduit à lalgorithme ZH-L8 ADT présent sur certains ordinateurs de plongée de dernière génération. Dans cet algorithme, BÜHLMANN évalue le taux de bulles circulantes en fonction des profils de plongée, et déduit ainsi des procédures de décompression plus ou moins sévères.
XIII - LE MODELE SIGMOÏDAL DE 1971 A 1992 (prometteur) :
Lors des mesures déchanges alvéolo-capillaires pratiquées par spectrométrie de masse chez lanimal à 5 ata après changement de gaz diluants inhalés (N2 et He), il a été observé que ceux-ci ne suivaient pas une loi multi-exponentielle (modèle de HALDANE) mais pouvaient être simulés par lutilisation déquations sigmoïdales établies par WALD en 1971 : cest-à-dire une courbe qui démarre tangentiellement à laxe des temps, présentant un « pseudo-délai ».
Ce modèle, établi par WALD pour rendre compte des transferts gazeux au travers dune membrane de diffusion, décompose la structure étudiée en une série dune infinité de compartiments en série : chaque compartiment de rang n se charge à partir du précédent n-1 et se vide dans le suivant n+1 uniquement par diffusion.
Le « pseudo-délai » pourrait être interprété comme représentant les étapes de convection aérienne et sanguine entre les gaz inhalés et le compartiment (qui sont négligées dans le modèle haldanien) : la perfusion et la diffusion auraient chacune leur rôle dans ce modèle.
Dans le modèle multi-exponentiel, tous les compartiments commencent à se charger dès les début de linhalation de gaz sous pression, alors que dans ce nouveau modèle, seuls se chargent les compartiments pour lesquels le délai imposé pour les échanges est en court ; à linverse, si le compartiment a un délai long, il ne commencera à se charger en gaz que lorsque le délai sera passé.
La situation symétrique peut être prévue à la décompression. En effet, plus le compartiment est « lent », plus il présentera un long « retard » à la désaturation : celle-ci ne commencera quavec un délai.
Dans les plongées successives, lexistence de ce délai implique, pour des plongées rapprochées, les compartiments les plus lents nauront pas commencé à se désaturer. Ce phénomène permettrait dexpliquer pourquoi J.P. IMBERT a dû tenir compte de majorations extrêmement importantes dans le cas de plongées successives à intervalles courts.
Il faut donc admettre que les bulles intra-tissulaires provoquent un ralentissement des échanges du compartiment concerné et permet dexpliqué grâce au doppler un retard observé dans les flux maximaux de bulles circulantes.
Lutilisation de ce type de modèle (ce nest pas encore le cas aujourdhui) pourrait permettre doptimiser le calcul des tables, de tenir compte de la présence des bulles, et damener à des durées de décompression plus courtes pour des durées de séjour sur le fond faibles mais probablement plus longes pour des durées de séjour sur le fond longues ainsi que pour les plongées successives. A suivre
XIV - LES MODELES PROBABILISTES :
La mise au point de tables de plongées calculées sur des paramètres déterminés empiriquement est cependant peu satisfaisante : les statistiques rapportent toujours des accidents qui surviennent malgré le respect des tables de décompression.
A lévidence, les modèles utilisés ne correspondent que dassez loin à la réalité, ne serait-ce quen raison des approximations nécessaires à leur établissement et à la difficulté de déterminer les vrais paramètres. Cest pourquoi, à la suite des travaux pour la conception de la nouvelle US Navy, il a été admis par la plupart des auteurs que le modèle mathématique na que peu dimportance. Ce qui compte, cest létude statistique du risque. Laccident de décompression est alors considéré comme un événement aléatoire inéluctable. Létude dune base de données est la seule réalité sur laquelle se fonder pour en déterminer ses caractères.
Dun point de vue conceptuel, il sagit dune révolution dans notre vision de ata Tous les modèles vus précédemment peuvent être qualifiés de déterministes en ce sens quils reposent sur des paramètres figés, quil sagisse des seuils Sc, des M-values de WORKMAN, du volume critique des bulles, du paramètres « 500 » de HEMPLEMAN, du paramètres « 465 » de SPENCER.
Un modèle probabiliste va proposer lévaluation du nombre de risques dapparition dun ADD à partir dun profil de plongée (par exemple, pour une plongée de 20 min à 40 m sans palier, on aura une probabilité ata de 1.5% ou 0.015). Il y a un mérite immédiat dans cette façon de voir les choses, même si cest cruel : la table parfaite nexiste pas.
Cette approche nouvelle est pour lessentiel due à léquipe oeuvrant aux USA pour la US Navy : HOMER, WEATHERSBY, WIENKE, THALMANN, TIKUISIS,
Les derniers travaux utilisent une technique probabiliste dite « analyse du temps de panne », avec étude de « fonctions de survie ». Entre autres avantages la souplesse de cette approche réside dans le fait quon peut sappuyer sur un modèle déterministe, par exemple haldanien, pour en faire un modèle probabiliste.
Le modèle probabiliste de décompression par analyse de « panne » a été utilisé pour :
- estimer les risques des tables US Navy standard en 1985.
- les tables à saturation, tables nitrox et air-héliox (1986-1991).
- comparer les tables US Navy, canadiennes (DCIEM) et Royal Navy (1986).
XV - LE FUTUR : GESTION DE LA DECOMPRESSION PERSONNALISEE :
Bien que la compréhension globale du phénomène de décompression tendent à se réduire, grâce en particulier à la conjonction des modèles déterministes, des théories sur les bulles, de lestimation statistique, il nen demeure pas moins que la susceptibilité individuelle, voir la variabilité intra-individuelle dun jour à lautre échappent par essence même à toute loi générale.
On peut donc penser quune technique capable de tenir compte de la spécificité de chaque individu pourra un jour apparaître.
En ce sens lavènement et lutilisation récents de lordinateur de plongée immergeable sont prometteurs : les appareils les plus récents sont réglables (durcissement du protocole de décompression en cas de méforme, de plongée profonde, ) tiennent comptent de certains facteurs (température ambiante, ventilation accélérée pouvant indiquer un travail musculaire soutenu ) réputés favorisant laccident de décompression, et adaptent le protocole de décompression in situ (exemple : lalgorithme ZH-L 8 ADT de BÜHLMANN).
Si dans le futur des capteurs efficaces transmettent à lordinateur des paramètres tels que : taux de bulles circulantes dans le lit veineux, température périphérique, analyse sanguine, et bien dautres mesures quon nose imaginer, on aura alors une décompression personnalisée gérée par un algorithme adaptatif et instantanément évolutif.
XVI - CONCLUSION :
Après la lecture des chapitres précédents, il est aisé de comprendre la difficulté de « modéliser » un être humain même avec laide des mathématiques, des statistiques, des probabilités et des connaissances biologiques.
De plus cet être humain qui a servi bien souvent de modèle est plus proche du « superman » (homme jeune, sportif, en bonne santé, jamais fatigué, sobre, de taille mannequin, etc.) que de la population des plongeurs amateurs.
En effet, cette population diffère grandement de celle ayant servi à valider les tables : âges divers (et de plus en plus extrêmes), sexe différents, aptitude physique très souvent insuffisamment explorée, manque de suivi de cette aptitude au cours de la saison, fatigue souvent associée à la consommation dalcool et à linsuffisance du sommeil pendant des périodes de plongées répétitives.
Le comportement du plongeur amateur sera également bien différent de celui du militaire ou du professionnel :
- préparation insuffisante de la plongée, lexploration lamenant à dépasser le profil prévu,
- insuffisance du matériel de mesure des paramètres de la plongée,
- infrastructures aux paliers et en surface nulles ou très insuffisantes pour des plongées à lair relativement profondes
- tendance à remonter « en optimisant le temps des paliers », opposée à celle des chefs de chantiers qui rajoutent régulièrement au temps passé au fond une majoration afin daméliorer la sécurité
Dans lattente dune évaluation réelle du risque individuel et de la mise au point de tables « plus physiologiques », le plongeur amateur devrait tenter de se rapprocher de celui ayant servi à valider ces tables Une bonne condition physique est impérative (et pas seulement le jour de lexamen daptitude) de même que labsence de fatigue excessive, dabus dalcool ou dinsomnie !
ASSOCIATION RÉUNIONNAISE DE MÉDECINE SUBAQUATIQUE ET HYPERBARE
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