LE BUDO AU-DELA DES BARRIERES CULTURELLES (Part I)

Publié le par Kenji TOKITSU

Budo par delà les barrières
LE BUDO AU-DELA DES BARRIERES CULTURELLES
Kenji TOKITSU 9° Dan
http://www.tokitsu.com

    En France, un nombre considérable de personnes s'intéresse aux arts martiaux, notamment au budo japonais. Cependant, la pratique du budo ne connaît pas une diffusion suffisante car il est situé en marge du sport où domine la compétition. Plus curieusement, ni dans la recherche, ni dans l'enseignement universitaire, pas même dans le cadre de la Société des Etudes Japonaises, le budo ne semble constituer un sujet d'études sérieux.                Pourtant, si l'on cherche à approfondir la connaissance de la culture traditionnelle japonaise, il me semble déplacé d'écarter le budo et l'étude de la tradition guerrière. En effet, les guerriers ont marqué très tôt l'histoire du Japon et ont gouverné la société japonaise durant 7 siècles, jusqu'à la Restauration de Meïji, il y a un peu plus d'un siècle. La culture des guerriers a donc joué un rôle socioculturel important qui s'est prolongé même après la fin de leur domination politique. Si la culture des guerriers est présente aujourd'hui sous une forme manifeste dans le budo, elle est encore présente d'une façon plus large en profondeur dans le comportement des Japonais.
    Je ne dirai pas comme certains que l'essor économique japonais d'après la Seconde Guerre Mondiale est dû à l'application du comportement guerrier dans le champ économique car la réalité me semble bien plus complexe. Cependant, il ne me semble pas erroné de dire que la tradition guerrière subsiste en profondeur dans les modèles de conduite des Japonais.
 
    La période féodale nous a laissé un grand nombre d'oeuvres littéraires et artistiques et affleure dans beaucoup d'oeuvres culturelles modernes. Dans ces conditions, comment pourrait-on approcher la culture traditionnelle japonaise en faisant abstraction des éléments guerriers ?
    Le théâtre no, la cérémonie du thé, le haïku, le bunraku, le kabuki... ont été développés dans une société dominée par le sabre. Ce qui veut dire une conception de la vie et la mort différente de celle de notre époque. La sensibilité de ces oeuvres culturelles a été modelée par ceux qui vivaient au temps où le sabre jouait un rôle effectif.
    En France, les études approfondies sur la culture japonaise semblent se limiter aux domaines littéraire et artistique faisant abstraction des conceptions du corps et de la mort qui, pourtant, étaient fondamentales pour tous dans la société traditionnelle.
    Le fait que le budo soit exclu de la réflexion intellectuelle est dû probablement à la tendance culturelle française où le modèle intellectuel tend à exclure les problèmes posés par le corps. Je ne reprendrai pas ici cette question déjà connue. Simplement, cette situation me semble regrettable et je souhaite que le budo obtienne une place honorable et juste dans les études françaises sur la culture japonaise. Pour cela, il est indispensable que les pratiquants français du budo agissent pour faire du budo une pratique culturelle à part entière.

Qu'est-ce que le budo ?

    J'ai parlé du budo mais qu'est le budo ? Contrairement à son image vulgarisée, le budo n'est pas une reprise directe de la pratique guerrière des arts martiaux. C'est une conception moderne qui vise une formation globale de l'homme, intellectuelle et physique, à travers les disciplines traditionnelles de combat. Le budo est un terme général qui recouvre l'ensemble de ces disciplines.
    Au Japon, lorsqu'on discute de l'esprit de la pratique du kendo, du judo ou du karaté, on utilise souvent l'expression « en tant que ». Par exemple, le kendo « en tant que » sport de compétition ou le kendo « en tant que » budo.
    Le budo évoque des images de sérieux, de sévérité, de rituel, de respect envers les anciens et le maître, de méditation silencieuse... Par ces images, le budo donne l'impression d'une pratique conservatrice et d'une attitude austère. Le dojo évoque l'image sereine d'un espace sombre, au parquet lisse, et elle s'oppose à celle du sport sous la lumière éclatante d'un gymnase ou du plein air. En effet, lorsqu'on dit sport, l'image est plus libre et en quelque sorte plus ensoleillée.
    Au Japon, lorsqu'on parle de budo à propos du karaté, il s'agit tantôt d'une pratique dure dans laquelle on n'évite pas les combats au « K.O. », tantôt d'une pratique austère qui s'écarte de l'idée de compétition. Certains y associent un entraînement ascétique en montagne. L'affrontement à la violence y est caractéristique. Dans d'autres disciplines comme le tir à l'arc, on insiste sur l'aspect spirituel et l'harmonie dans la pratique cérémonielle à tel point que l'idée du combat est exclue.
    Il existe donc, au Japon, une tendance à définir le budo par son aspect d'austérité et de dureté. Mais c'est une définition plus émotionnelle que théorique qui ne peut pas nous mener loin. En ce qui concerne la sévérité et la dureté des risques dans la pratique, il existe dans le domaine sportif des disciplines où le risque est beaucoup plus grand, poussé à l'extrême dans l'alpinisme ou les courses en bateaux à voile.

Qu'est-ce alors que le budo ?
 
La notion de do

    Il est donc déplacé de définir le budo par ses traits d'austérité et de sévérité, ou par la spiritualité de l'ascétisme. Budo signifie littéralement la voie martiale. Il est nécessaire de réfléchir à la pratique technique d'arts martiaux (bu) en rapport avec la notion de voie (do).
    Au Japon, aujourd'hui, la modernité est fortement valorisée et certaines personnes jeunes ont une réaction quasi allergique dès qu'on parle de do. Je pense que la voie n'est ni archaïsme, ni mysticisme. C'est le temps de la vie, depuis la naissance jusqu'à la mort, qui constitue la voie. Elle comporte des pentes ascendantes et descendantes. Chacun parcourt cette voie mais elle ne s'impose pas à la conscience et il est facile de se disperser dans le temps qui passe. A partir du moment où on parle de voie, il y a une direction ou un objectif.
    Lorsque, dans ce laps de temps de la vie, on associe à la pratique des arts martiaux une tension vers l'amélioration de soi-même, c'est à dire de la personne dans sa totalité, l'idée de budo naît. L'idée d'amélioration de soi est présente dans toutes les cultures. Pourtant ce qu'entendent par là les Japonais me semble être très différent de ce qu'entendent les Européens. Mais, masquée par l'idée de progression, la différence n'apparaît pas au premier abord. Si un Occidental veut pratiquer le budo à part entière, un des problèmes les plus importants me semble être la mise en pratique de la conception de la voie (do).
    Il va de soi que la question du budo ne se pose pas dans les mêmes termes pour les Japonais et pour les Occidentaux. La compréhension mutuelle doit surmonter un certain nombre de problèmes que je vais essayer de préciser.

La transmission du budo par les Japonais

    Commençons par les difficultés ou les problèmes que rencontrent les maîtres japonais cherchant à transmettre le budo à des étrangers qui veulent construire leur pratique du budo.
    Quels sont les problèmes explicites et implicites que rencontrent ces maîtres japonais de budo ?
    Pour les maîtres japonais, une des difficultés les plus importantes est la communication des techniques corporelles du budo liées aux aspects spirituels. Car, s'ils veulent vraiment être compris, ils sont obligés de relativiser un peu leur conception de la vie, ce qui les conduit à une certaine mise en cause de leur propre conception du monde. Ce n'est pas une chose facile. Pour avancer dans la pratique du budo, chacun sait qu'il faut de la concentration, de la volonté, de la conviction, voire un esprit immuable... afin de pouvoir persévérer durant des années d'entraînement. Pour la plupart d'entre eux, les maîtres puisent l'énergie nécessaire pour nourrir la pratique du budo dans la sensation d'une recherche de la perfection. Or cette sensation, même lorsque cela n'est pas bien conscient, procède d'une démarche visant à s'approcher de l'état de perfection représentée par le syncrétisme de l'image de Bouddha et de celle des dieux shintoïstes, valeur présente en profondeur dans la société japonaise. Elle comporte une intuition qui fusionne le monde humain et l'univers cosmique. C'est pourquoi les Japonais ont tendance à la considérer comme une valeur universelle et à présupposer qu'elle est présente chez ceux auxquels ils s'adressent, même s'ils appartiennent à une autre culture. C'est là le problème.
 
    Cette tendance à l'universalisme peut s'exprimer par la générosité dans une situation confortable mais il faut noter qu'elle était une des justifications de l'idéologie de domination du monde durant la Seconde Guerre Mondiale. Ce n'est pas par hasard si, durant les guerres, le budo a été facilement confondu avec un nationalisme qui excluait en effet toute valeur de vie autre que celle du Japon Impérial.
      La constance et la tension de l'effort demandé par le budo tendent à renforcer la vision de l'universalité de la valeur de la vie portée par la voie car avoir plusieurs visions peut conduire dans le «  mayoï » (la perte de direction à suivre). Le budo forge la force d'aller directement vers l'objectif, même parfois au détriment de la pensée critique .
    Cependant, la possibilité de pratiquer le budo en ayant pour objectif la formation de l'homme, avec une diffusion de ses disciplines à l'échelle planétaire, est un thème de discussion actuel au Japon. De mon point de vue, cela n'a de sens que si nous trouvons une autre manière de capter l'essentiel du budo, en le dégageant de la cosmogonie japonaise. C'est cette dimension du budo japonais que je m'attache à définir. Elle seule permettrait de communiquer dans la culture occidentale ce qui fait l'essentiel du budo. Pour aller plus loin, je pense qu'il n'y a pas un budo unique, mais des possibilités multiples dans la pratique et l'appréciation du budo.
      Dans cette situation, j'ose dire que la plupart des maîtres japonais, surtout ceux qui sont âgés, sont peu conscients de la pluralité des visions de la vie auxquelles le budo est confronté aujourd'hui. C'est principalement à cause de leur éducation et aussi des barrières de la langue et du manque d'expérience de communication avec les étrangers...
    Il faut reconnaître que peu de maîtres sont disposés à comprendre les systèmes de pensée autres que ceux des Japonais, surtout en ce qui concerne la pratique du budo. Pour la plupart des maîtres âgés, le budo est unique et, par conséquent, la communication du budo ne peut être qu'unilatérale : du maître aux élèves et des Japonais aux étrangers. Il est impensable pour eux que le concept de budo soit réexaminé et puisse être modifié ou précisé par le contact culturel avec des étrangers. Pourtant, à l'heure actuelle, je trouve qu'il est temps de réexaminer et préciser le concept du budo, puisque la pratique du budo est aujourd'hui devenue une pratique planétaire et que cette situation me semble se renforcer.
Les maîtres japonais sont souvent très généreux à l'égard des étrangers dans la mesure où leur point de vue n'est pas ébranlé. Je pense que ce fait provient principalement de l'illusion de compréhension qu'entretient l'insuffisance de la communication linguistique. Lorsque celle-ci se dissipe et que le malentendu se révèle, ils peuvent paraître égocentriques, incompréhensibles, hermétiques à leurs élèves européens. Je pense que certains adeptes ont fait cette sorte d'expérience.
    J'ose indiquer ces aspects positifs et négatifs puisqu'ils me semblent refléter des problèmes fondamentaux que nous devons dépasser pour le budo de l'avenir.
      Or si les maîtres japonais ne sont pas capables de guider ou de communiquer correctement le budo à l'extérieur, le budo hors Japon risque de prendre un visage méconnaissable en perdant ce qui fait sa qualité spécifique. Surtout pour le kendo, la responsabilité des maîtres japonais est d'autant plus lourde qu'au Japon les maîtres de haut niveau sont incomparablement plus nombreux que dans d'autres pays. Leur responsabilité est multiple et lourde puisque, à mon sens, c'est la seule discipline du budo actuel où est préservée l'idée du budo en son plein sens à travers la pratique du combat.
Tandis que les autres disciplines du budo pour les unes se confondent avec les sports de combat ou pour d'autres se limitent à la pratique quasi exclusive des kata, ce qui donne, bien qu'à tort, l'impression de pratiques folkloriques. Il faut reconnaître aussi qu'aujourd'hui la valeur du kendo est menacée au point de rendre fragile son fondement.
    Dans cette situation, la responsabilité des maîtres et des adeptes japonais consiste en premier lieu à préserver et développer le patrimoine culturel, le kendo et le budo ; en second lieu à le communiquer et le transmettre aux autres. Pour cela, il faut avoir une vision large du monde du budo afin d'analyser et comprendre la situation actuelle du Japon et des autres pays, et d'élaborer une théorie et une méthode de communication du budo qui puisse y répondre pleinement.
    Pour ces raisons, je pense qu'une évolution et une progression des maîtres et chercheurs japonais s'impose et qu' elle est décisive pour l'avenir du budo.

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Publié dans greps

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