LE BUDO AU-DELA DES BARRIERES CULTURELLES (PART II)

Publié le par Kenji TOKITSU

LE BUDO AU-DELA DES BARRIERES CULTURELLES
(suite)

Kenji TOKITSU 9° Dan
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Le problème du budo pour des adeptes étrangers

    Maintenant nous allons voir quelques problèmes que risquent de rencontrer les adeptes étrangers, en particulier occidentaux.
    La voie (do) pour les Japonais concerne toute la durée de la vie. La notion du budo comporte une tension vers l'amélioration de soi-même, c'est-à-dire de la personne dans sa totalité à travers la pratique martiale. Cette expression est compréhensible pour les Occidentaux mais ils ne lui donnent pas le même sens que les Japonais.
    La manière de hausser la qualité humaine par la pratique du budo procède, nous l'avons vu, des conceptions bouddhiste et shintoïste. Les hommes peuvent atteindre l'état de Bouddha, état divin, et peuvent se confondre avec un dieu d'un sanctuaire . Nous pouvons citer, par exemple, le sanctuaire Hayashizaki-Jinja où le fondateur de l'école d'Iaï, Hayashizaki Jinsuke-Shigenobu, est vénéré comme dieu d'iaï. Il existe un grand nombre de sanctuaires qui vénèrent une personne comme dieu. Cette pensée présuppose qu'un homme peut, par ses efforts, parvenir à un état de perfection dans son existence.
    Chaque être humain a la possibilité, en élevant sa valeur humaine, de changer la qualité de son être, d'atteindre une valeur qui se confond avec une forme de l'absolu. La différence est manifeste avec la culture chrétienne où la distance entre l'homme et Dieu est infranchissable.
Le discours philosophique et l'éthique des arts martiaux japonais ou du budo sont basés fondamentalement sur la conception bouddhique et shintoïste du monde et de l'univers dans laquelle il n'y a pas d'absolu puisque rien n'existe sans être relatif aux autres. L'univers n'est pas fondé sur le concept du Dieu-absolu. Je connais quelques maîtres japonais d'arts martiaux qui sont chrétiens. Si leur foi est chrétienne, cela ne les empêche pas d'être sensibles à l'énergie universelle à la manière shintoïste et bouddhiste.
    Appuyée sur cette conception du monde et cette forme de sensibilité, l'idée de l'auto-formation est centrale dans le budo. La développer dans la perspective d'autres cultures serait d'une certaine façon prolonger la générosité de la logique du bouddhisme, donner naissance à une oeuvre en s'effaçant soi-même. Chaque homme y est présupposé capable d'aspirer à aller vers la perfection en marchant dans la voie. Certains chercheurs occidentaux définissent le budo, en relevant des traits communs à des disciplines d'arts martiaux d'origines diverses. Mais la particularité fondamentale du budo consiste plutôt dans la conception d'une formation de l'homme que dans la particularité gestuelle des disciplines.
 
    De cette manière, la pratique du budo conduit les adeptes occidentaux, comme les maîtres japonais, à une certaine forme de mise en cause de leur façon d'être. Il ne s'agit pas pour les Occidentaux de jouer le japonisme. Certains Européens semblent vivre d'une manière plus japonaise que les Japonais. J e pense qu'il ne faut pas ainsi perdre ou rendre ambiguë son identité mais, au contraire, il faut renforcer sa propre identité en vivant intensément, ici et maintenant, à chaque instant.
 
    Accéder à la réalisation du budo conçu d'une manière planétaire soulève de ce point de vue une problématique de la différenciation. Je pense que c'est là la difficulté fondamentale pour les adeptes du budo.

Une clef pour le budo

    La pensée de la voie apparaît spontanément lorsque la tension vers la formation de soi s'associe à la pratique de l'art martial, à la progression au cours du temps. Autrement dit, aussi longtemps que cette tension n'y apparaît pas, une pratique ne peut pas comporter la pensée de la voie et, par conséquent, elle ne se constitue pas en budo. Au sens rigoureux du terme, le budo ne désigne pas des disciplines particulières mais la qualité et le contenu pratique d'une discipline. Donc, ce n'est pas parce que vous pratiquez avec sérieux le kendo, le karaté-do, le jo-do, le kyudo... que vous pratiquez le budo. C'est lorsque votre pratique comporte spontanément la tension vers l'auto-formation de la personne dans sa totalité, celle de la voie, que votre pratique devient budo .
    Le budo ne constitue donc pas un genre parmi des disciplines de combat mais la manière dont vous vous engagez dans une discipline de l'art du combat en recherchant l'efficacité.
    La tension vers la formation de soi, au sens où je l'ai exposé plus haut, n'apparaît pas d'une manière abstraite mais elle s'appuie sur une sensation corporelle concrète. Il s'agit d'une sensation corporelle que tous les êtres humains peuvent concevoir quelle que soit leur origine culturelle. Autrement dit, cette sensation corporelle est la clef qui permet de pratiquer le budo à part entière en dépassant les obstacles culturels.
    Qu'est-ce que cette sensation corporelle ? En japonais, elle est exprimée au moyen de la notion du « ki ».
    Je pense que la sensation corporelle du « ki » est communément présente dans l'expérience humaine. Mais la forme d'interprétation de cette sensation varie selon la culture. Par exemple, le caractère logique est bien plus développé dans les langues occidentales que dans la langue japonaise. Mais il n'y a pas dans les langues occidentales, et c'est une difficulté majeure des traductions, de mot équivalent à « ki ». Ce terme couvre en japonais les sensations et les impressions mystérieuses, vagues, intangibles qui touchent quelque chose au fond de notre être, qui relève d'une acuité probablement archaïque ou refoulée. Cet ensemble d'impressions difficilement définissables par un mot est présent dans l'expérience quotidienne, la littérature et les arts japonais ; lorsqu'on doit la nommer, on dit le « ki ».
    L'exclusion de ces sensations et impressions de la surface des vocables me semble corrélative du développement du caractère logique des langues occidentales. La pensée rationnelle s'est vraisemblablement développée en refoulant cette sensibilité.
    C'est pourquoi dans la pratique, la sensation du « ki » doit être captée comme « ki » sans passer par un système de traduction avec des mots équivalents. Il me semble que pour avoir la clef du budo en dépassant les obstacles culturels, il est nécessaire de cultiver l'acuité à la sensation du ki et de se faire guider en étendue et en profondeur par cette sensation, au moyen des techniques corporelles du combat.
 
    En kendo, l'adepte apprend dès le début ce qu'est le « ki » d'une manière simple, par l'expression « ki-ken-taï ». Au cours des années, il apprend l'importance du « sémé » pour le combat. Nous ne pouvons pas décrire d'une manière simple ce qu'est le « sémé ». Mais il est clair que le niveau de l'adepte se reflète directement dans la qualité du « sémé ».
    Généralement le « sémé » implique des attitudes ou des gestes qui communiquent votre combativité à l'adversaire. Le « sémé » est bien plus que les feintes qu'on utilise en combat de karaté. Même si vous faites des feintes, si ces gestes ne parviennent pas à faire réagir de l'adversaire, ils ne constituent pas le « sémé ». Par contre, il s'agit du « sémé » lorsque votre geste, si minime soit-il, parvient à troubler l'esprit de l'adversaire et à un niveau plus avancé, lorsque vous pouvez faire bouger l'esprit de l'adversaire sans effectuer de signe explicite. Lorsque vous réussissez à troubler l'adversaire par le « ki » émanant de votre personne, sans un geste apparent, c'est le « kisémé.
    C'est pourquoi il n'est pas exact de définir le « sémé » par la description des mouvements. Le geste du « sémé » est celui qui communique quelque chose d'essentiel. Si cette chose essentielle n'est pas communiquée, aucun geste ne peut constituer le « sémé ». Autrement dit, si cette chose est communiquée sans geste apparent, cette transmission constitue le « sémé ». Cette chose essentielle, c'est le « ki ».

    Durant les combats de kendo qui vont se dérouler à partir de cet après-midi, les adeptes d'arts martiaux autres que le kendo doivent concentrer leur attention sur la manière dont les combattants croisent leur shinaï. Vous verrez que, lorsque les pointes se croisent, elles font des mouvements subtils, tantôt calmement, tantôt légèrement et rapidement. Il s'agit du combat des pointes, le combat implicite où les adeptes se battent pour occuper la ligne centrale de l'adversaire, sa ligne vitale ; pour imposer leur initiative d'attaque, pour créer une occasion où leur coup peut réussir sans faute. Le combat le plus important se déroule dans cet échange peu dynamique d'apparence.
    C'est le sens du célèbre enseignement : « Ne gagne pas après avoir frappé, mais frappe après avoir gagné. ».
    « Après avoir gagné », c'est précisément après avoir gagné en combat de pointes et de « sémé ».
    Au moment où les deux adversaires se font face, commence l'interférence du « ki ». Les gestes du « sémé » sont un moyen de projeter le « ki » sur l'adversaire. Si l'acte du « sémé » influe sur l'attitude de l'adversaire c'est parce que cet acte touche et fait bouger la perception directrice de l'adversaire. Je dirais l'interférence des « ki ». C'est pourquoi nous pouvons dire que, même à une étape où on effectue le sémé sans avoir conscience du « ki », l'essentiel du « sémé » consiste dans le « ki ».
    Je pense que ce niveau de combat est inconnu dans beaucoup de disciplines (le judo, le karaté, la boxe...) dans lesquelles la conscience des adeptes est limitée aux éléments les plus directement perceptibles : la vitesse, la force, l'agressivité... C'est une perception très difficile à stabiliser dans un combat de percussion comme le karaté. Personnellement, ma préoccupation principale est la mise en évidence et l'application de cette forme du combat dans la pratique du karaté.
    C'est donc en kendo que nous pouvons constater, de la manière la plus concrète, le rôle de ce qu'on appelle le « ki ». Sur ce point, le kendo est une discipline privilégiée. Cependant, il ne s'agit pas de faire un éloge inconditionnel du kendo. Car, anciennement, le kendo semble avoir comporté des techniques corporelles bien plus riches avec un registre technique plus large. Rapporté à sa tradition, le modèle du kendo actuel me semble être incomplet, surtout en ce qui concerne la formation générale du corps et les règles du combat. Je pense que ce sont des points auxquels les adeptes contemporains ne peuvent qu'être sensibles s'ils approfondissent la valeur du kendo « en tant que budo ».
 
    En tout cas, nous pouvons dire que c'est au moment où l'adepte commence à ressentir vivement le rôle du « ki » que sa pratique du combat tend à se constituer en une voie et qu'apparaît une véritable conscience du budo.
    Pourquoi ?
    Ressentir vivement le rôle du « ki » implique qu'un adepte pratique le combat en cherchant à « frapper après avoir gagné ». Il ne s'agit pas de chercher à vaincre en portant un coup à tout prix mais de porter le coup avec une certitude. Il s'agit donc de construire un combat dans lequel la justesse de la sensation est confirmée par une frappe assurée. Lorsqu'il atteint ce niveau, l'adepte attache une grande importance au soubassement du combat, c'est-à-dire au combat du « ki », celui qui se déroule avant l'échange effectif des frappes.
    Si, par le sémé ou par l'offensive du « ki » de l'adversaire, vous êtes troublé et esquissez un mouvement de défense dans le vide, c'est que vous avez agi explicitement contre ce qui est implicite. Par ce fait, vous avez commis une erreur dans le discernement de la réalité. Si vous vous en rendez compte instantanément, vous ressentez en vous-même une dissociation car votre esprit ne peut pas retenir le corps dans son geste erroné. Si vous esquissez un geste inutile, c'est parce que l'adversaire a réussi à vous faire bouger malgré vous. Vous avez donc perdu à cet instant précis la possibilité de prendre l'initiative et donc perdu avant de recevoir son coup.
    Lorsque votre perception est ouverte à l'interférence des « ki » , perdre de cette façon est aussi important que recevoir un coup effectif. Votre problème devient alors : comment discerner le vrai du faux, comment rester sans trouble contre l'offensive de l'adversaire par le geste ou par le « ki ».
Lorsque vous cherchez l'occasion d'attaquer l'adversaire, vous menez le sémé pour gagner le combat des pointes afin que l'adversaire dévie la pointe du sabre de sa ligne centrale, sa ligne vitale. L'adversaire qui cède une ouverture malgré lui devient vulnérable. A cet instant, vous lui portez un coup, c'est une victoire incontestable. Lorsque vous touchez par chance, vous ne serez pas satisfait si l'adversaire reste imperturbable malgré le coup. Vous vous direz alors : j'ai frappé, mais ma frappe ne parvient pas à troubler son esprit. Votre problème sera alors : comment faire bouger l'esprit de l'autre par votre « ki » ?

    De cette manière, la visée d'un adepte se déplace progressivement d'une préoccupation de technique gestuelle simple vers un état d'esprit. Ne pas se troubler devant les sémé et discerner le faux du vrai dans les actes de l'autre, ceci revient à acquérir une perspicacité soutenue par une force d'esprit... Mais il serait faux de dire qu'il y a une étape où l'esprit seul domine car sans la technique corporelle il n'y a pas d'art de combat.
      La structure du budo est double, il faut être à tout moment prêt à déployer sa violence mais il faut maintenir une lucidité où l'esprit peut capter avec ampleur ce qui se passe alentour. La lucidité permet de transformer votre propre agressivité en potentiel dans un état de tranquillité.

Un poème de Miyamoto Musashi communique cette disposition :
« Le torrent hivernal rapide,
l'eau transparente et à la surface calme
comme un miroir reflète la lune. »

    Plonger la main dans l'eau glacée et rapide évoque un froid coupant comme la lame du sabre. La rapidité, c'est aussi le dynamisme du combat. En même temps, la surface de l'eau donne l'image de la pureté et du calme. Si la surface se trouble, la lune sera morcelée. Ce poème, souvent cité pour décrire l'état d'esprit du sabre, montre en effet la double composante de la violence et du calme.
 
    Au niveau primaire du combat, celui qui agit par agressivité et avec violence a des chances d'obtenir une victoire. Mais le niveau que nous devons viser en budo correspond à une meilleure maîtrise technique et de soi. C'est celui où l'état d'esprit se reflète de la manière la plus aiguisée. Dans ce cas, sitôt que l'on pense frapper en voulant faire mal à son adversaire, le surmoi chuchote quelque part au fond de la conscience que ce n'est pas bien. Ce chuchotement, si minime soit-il, est suffisamment important pour freiner la spontanéité de l'acte. Je pense que c'est en ce sens que l'on dit :
« Si l'esprit est juste, le sabre est juste ; si l'esprit n'est pas juste, le sabre n'est pas juste. »
    Cet enseignement est souvent conçu comme moral mais il est à l'origine technique. L'art du combat est un art pragmatique. Je dirais que la morale découle ici d'un pragmatisme poussé à la limite. C'est la particularité du budo. Il ne s'agit pas de l'association de valeurs morales à la pratique des armes.
    Si on cherche à agir spontanément et justement, il faut libérer l'esprit des entraves de la conscience, de là provient l'enseignement de l'esprit vide.
A ce niveau, la recherche de l'efficacité aboutit à une forme de paradoxe car, si on veut vaincre l'adversaire (ce qui veut dire le tuer au sens technique) de la manière la plus sûre, il ne faut pas vouloir vaincre (tuer); il faut se détacher de la victoire, si on veut l'obtenir. Ce qui se rapproche de la maxime : « Il faut s'apprêter à mourir, si on veut survivre. ».
    De cette manière l'acte du combat nous conduit à une introspection et à une remise en cause qui nous pousse vers la réorganisation de notre personne en vue d'être plus perspicace, capable de ne pas se laisser perturber, d'agir spontanément et, justement, de déployer ses capacités maximum... Le processus de cette réorganisation est l'entraînement qui comporte une tension vers l'auto-formation. C'est là que naît la pratique du budo.
    Si nous survolons de cette manière l'évolution de conscience d'un adepte, nous pouvons comprendre que c'est à partir du moment où il prend conscience de l'importance de ce qui est d'ordinaire invisible que sa formation subjective commence. Ce quelque chose qui est la clef du budo, c'est le « ki ». Autrement dit, aussi longtemps qu'une personne ne réalise pas cette sensation du « ki » dans la pratique des arts martiaux et qu'elle ne parvient pas à construire sa pratique en remettant en cause son être, elle ne pourra justement pas poursuivre le chemin de l'auto-formation, faute d'éclairage dans un chemin ténébreux. En ce sens aussi que je pense que le « ki » est la clef du budo.


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Publié dans greps

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