SOCIOLOGIE DES CULTURES SPORTIVES DE LA NATURE
SPORTIVES DE PLEINE NATURE

Il a fallu attendre les années 1970 pour voir émerger ce secteur de recherche avec la volonté de produire de la connaissance pour analyser, expliquer et comprendre l’univers des sports de nature.
L’étude des cultures sportives a constitué dès l’origine une entrée remarquable dans la perspective d’étudier les caractéristiques des pratiquants engagés dans une relation sportive avec les éléments naturels. En référence à la théorie sociologique de P. Bourdieu,
C. Pociello et son équipe (Falt, Lapierre,…) ont contribué à la production des premiers écrits scientifiques dans ce secteur. Dans la perspective de comprendre les logiques sociales, la construction de l’espace des styles de pratique présent dans différentes pratiques (kayak, ski de fond, pratiques maritimes,…) a permis de dévoiler certains mécanismes sociaux dans la manière dont s’organisent les relations et les échanges des pratiquants avec les espaces, les objets et les institutions.
D’autres écrits ont suivi par la suite, inspirés de divers cadres théoriques permettant de constituer un véritable champ de recherche marqué par la production de nombreuses contributions. Cependant, il semble difficile à l’heure actuelle de considérer l’existence d’une dynamique forte au sein de cette communauté scientifique matérialisée par la formation de groupes de recherche institués. On est plus en présence de productions éparses, inscrites dans des univers scientifiques plus ou moins bien définis qui ne permettent pas pour l’instant l’édification d’un véritable savoir constitué relatif à cet objet d’étude.
Au cours des 30 dernières années, différents chercheurs et étudiants ont investi cet univers en apportant un éclairage dans un domaine particulier : la socialisation, l’étude d’une culture sportive spécifique (voile, kayak, randonnée, surf, escalade,…), la définition de la logique interne et de la spécificité des sports de nature, l’étude d’un groupe de pratiquant sur un site de pratique, la déclinaison des traits culturels de la culture fun dans les sports de nature, l’approche des imaginaires dans les pratiques de la montagne, l’étude des opinions sportive en nature, la définition du profil social des pratiquants des sports de nature,…
Ces multiples productions scientifiques effectuées pour la plupart en recherche fondamentale dans les années 1970-80 ont été, pour un certain nombre d’entre elles, remplacées depuis quelques années par des recherches appliquées et des études marketing. Cette ouverture en direction du marché ne s’explique pas seulement par la montée des agences marketing et des départements universitaires orientés vers les métiers de l’ingénierie touristique et sportive ; elle se comprend aussi par la transformation des cultures sportives à partir du moment où le pratiquant construit son style de pratique dans une interaction perpétuelle avec les objets et les imaginaires de la consommation, à cause de l’arrivée de nouveaux publics consommateurs d’une nature plus aménagée et domestiquée et par l’explosion technologique des pratiques.
Bref, nous sommes en présence d’une diversité des approches sans qu’émerge(nt) véritablement un (ou des) espace(s) scientifique(s) de discussion scientifique permettant de réfléchir sur la légitimité de ces problématiques scientifiques et des résultats présentés. Au fond, la constitution d’un espace réflexif sur un plan épistémologique – dans le sens évoqué par Bourdieu – reste à construire dans la perspective de développer les états généraux de la recherche portant sur l’étude des cultures sportives de nature.
De même, nous n’avons que très peu d’informations sur l’activité scientifique portant sur les cultures sportives de nature en Europe, dans les pays anglo-saxons, en Asie,… Un vaste champ d’action s’ouvre à nous à la fois pour renforcer le corpus de données sur les études réalisées ou en cours, mieux connaître les thématiques abordées et saisir les différents cadres théoriques et méthodologiques utilisés.

Il serait ainsi intéressant d’identifier les courants sociologiques qui organisent aujourd’hui l’approche de ce territoire de recherche et les thématiques porteuses et investies aujourd’hui par la communauté scientifique. Cependant, au-delà des approches globales et spécifiques pour définir les caractéristiques des pratiquants en loisirs sportifs de nature, on peut penser que les réflexions portant sur la socialisation, sur le genre, les représentations sportives de la nature, les opinions, les styles de pratique, la technologisation des pratiques, la diffusion sociale des innovations, les rapports à l’ailleurs, la définition des univers culturels, les sociabilités… constituent des thématiques de recherche en devenir.
La sociologie des cultures sportives de nature se présente ainsi comme un domaine de recherche extrêmement riche en développement non pas seulement pour augmenter la connaissance dans ce secteur mais aussi pour répondre à de nombreux enjeux contemporains.
En effet, la place montante du loisir de nature dans nos sociétés, le développement des économies touristiques et des approches marketing de ce secteur, la valorisation des entrées entrepreneuriales dans la gestion des sports de nature ou encore le renforcement des mesures législatives et institutionnelles se présentent comme une invitation pour redonner de l’importance à l’approche culturelle de ces pratiques.
On ne pourra faire l’économie de cette entrée par la culture et la sociologie de la culture pour penser le développement et la gestion de ce secteur de loisir. Renforcer la place des sciences sociales dans la réflexion sur les sports de nature et les regards transdisciplinaires et croisés sur cet objet, c’est penser le plein air non pas seulement par rapport à des enjeux économiques aussi nécessaires qu’ils soient mais c’est aussi réfléchir sur la place de ces pratiques dans nos sociétés, sur ses fonctions sociales, son utilité anti-économique et « anti-utilitaire » (parfois) et la manière culturelle dont celles-ci sont vécues. Si la culture n’est pas qu’une marchandise, la sociologie de la culture sportive de nature se doit d’apporter des éclairages relatifs aux usages sociaux de ces espaces qui ne peuvent en aucun cas se réduire à une consommation improductive ou productive de temps.
Aborder la gouvernance des territoires sportifs et la question de l’ancrage territorial des destinations touristiques sans accorder une place aux ressources culturelles, c’est réduire le champ de lecture de ces lieux de pratique. Penser les schémas collectifs du sport dans une seule perspective technique et comptable, c’est restreindre la connaissance des mobiles qui participent à produire de l’activité. Envisager le développement de produits dans une logique exclusivement marketing, c’est sous-estimer l’existence d’espaces des styles sportifs et d’univers culturels dans la mise en scène de ces activités de nature…
La recherche fondamentale, appliquée ou action ne peut éviter de s’interroger sur ces enjeux dans la manière de penser son objet. Le développement d’une méta-réflexivité épistémologique s’impose ainsi pour comprendre la place de la recherche sur les cultures sportives sur un plan politique, institutionnel, territorial et commercial. Si la science est une construction, au même titre que le développement des pratiques sportives de nature, elle ne peut contourner cette interrogation sur le positionnement de ces recherches par rapport à ces implications au sein de la société et par rapport aux autres formes de production de connaissances scientifiques.
La communauté scientifique forme ainsi un champ social (au sens de Bourdieu) où des rapports de force existent pour imposer une vision du monde qui peut dans certains cas prendre les aspects d’une doxa. La sociologie de la culture est ainsi en lutte pour faire reconnaître la légitimité de son regard dans la connaissance de ce secteur et l’intérêt de ses éclairages pour comprendre le sens des actions qui se déroulent en ces lieux de nature.
Si le débat existe entre domaines scientifiques, entre chercheurs, experts et professionnels des sports de nature, il doit aussi exister au sein de la communauté des sociologues du sport pour discuter de la validité des productions scientifiques et renforcer la diversité des éclairages. Au fond, la question posée porte sur la valeur scientifique d’un écrit et sur son positionnement théorique. Au-delà de l’inscription des écrits dans des thématiques spécifiques, la réflexion doit porter sur la manière de penser l’individu social engagé dans les pratiques sportives de nature.

Le développement d’une communauté de recherche dans ce secteur ne pourra faire l’impasse d’une réflexion sur la conception de la science et sur la manière d’envisager l’action sportive en nature. Sans doute, on peut penser que le choix de l’objet d’étude n’est pas neutre : entre celui qui porte son regard sur l’extrême, les pratiques free ride, les pratiques de randonnée, les femmes dans les sports de nature et celui qui étudie les milieux populaires et le plein air, les APPN dans le milieu scolaire ou les sports de nature dans l’entreprise, des conceptions divergentes de ce secteur sont présentées dans la manière de concevoir son développement, ses formes de régulation et ses pratiques légitimes. L’objectivité scientifique n’est donc jamais totale à partir du moment où les valeurs s’immiscent dans le regard porté sur les objets d’étude.
De même, entre celui qui prend pour objet l’escalade à Claret (De Léséleuc) en référence à une sociologie du quotidien et du sensible et celui qui étudie les styles de pratique en montagne (Lefèvre) en référence à la sociologie de Bourdieu, on a là des différences de lecture du social qui renvoient à des inscriptions divergentes dans le champ de la sociologie.
Enfin, dans la manière de théoriser sur la socialisation dans les pratiques sportives de nature, entre la vision de Pociello en référence à l’habitus exposant le jeu des goûts et des dégoûts marqué par le positionnement social et les approches interactionnelles de Corneloup redonnant de l’importance aux stratégies individuelles, aux contextes et circonstances sociaux et à l’auto-transmission culturelle, la conception sociologique de la socialisation n’est pas la même. Tout comme on pourrait discuter des divergences dans l’approche des cultures émergentes présentées par Loret et le discours de certains « bourdieusiens » critiquant la valeur de cette production sociologique en redonnant de la présence à l’espace des styles sportifs pour analyser la culture fun.
Ce jeu des éclairages divergents dans la lecture des faits sociaux est tantôt perçu comme antinomique, tantôt comme complémentaire. Mais au-delà de ces jeux de positionnement, la philosophie du réseau des chercheurs engagés dans cette réflexion consiste à privilégier une « position d’ouverture » accordant de la valeur à la multiplicité des éclairages présentés. Dès lors, on considère que selon l’angle de vue et la focale choisie, l’analyse des pratiques sociales ne s’inscrit pas dans le même cadre théorique et la même lecture des faits sans pour autant dévaloriser un éclairage par rapport à un autre ; en fonction du problème posé, de l’intervention souhaitée dans le monde du loisir sportif de nature et du niveau de lecture du social, la science ne produit pas le même savoir et sa pertinence est dépendante du paradigme dans lequel s’inscrit les recherches.
Le propos ne consiste donc pas à dévaloriser les approches de Parlebas / à ceux de Pociello, de De Léséleuc / à Lefèvre, de Theiller / Loret ou encore ceux de Bozonnet / à ceux de Griffet. Les éclairages ne s’inscrivent pas dans le même paradigme et les chercheurs n’analysent pas de la même façon le social. Pour certains, ce qui ne s’inscrit pas dans « ma famille sociologique » n’a pas de valeur ; pour d’autres, ce qui est différent n’est pas forcément sans valeur scientifique. A partir du moment où la recherche réalisée respecte une rigueur épistémologique dans la production de connaissance (ce qui ne va pas de soi à définir), celle-ci apporte sa pierre à l’édifice scientifique en émergence. Le réseau des chercheurs tente ainsi de valoriser cette diversité d’éclairages sur les sports de nature tout en souhaitant le développement d’espaces de concertation et de dialogue favorisant l’émergence de débats entre les différentes parties prenantes.
C’est dans cette approche de la science que se situe la capacité à produite cette méta-réflexivité nécessaire à l’évaluation de la qualité des productions scientifiques mais surtout à l’évaluation des différences et des complémentarités entre regards scientifiques portés sur cet objet.
Pour lancer la réflexion dans ce domaine et penser la position des recherches dans ce champ, l’écriture « des théories sociologiques de la pratique sportive » par Corneloup se présente comme un outil épistémologique de référence. Différents paradigmes sociologiques sont présentés permettant d’observer le positionnement théorique des écrits portant sur les loisirs sportifs de nature. Entre les écrits de Loret, De Léséleuc, Griffet (paradigme du sensible et du quotidien), ceux de Corneloup, Pociello, Lefèvre, Hoibian (paradigme structuraliste et conflictuel), ceux de Theiller et des sociologues de l’INSEP (paradigme déterministe et structurel), ceux de Corneloup (paradigme individuel et interprétatif), pour prendre quelques exemples, des ancrages sociologiques se constituent dans le champ de la recherche de ce secteur.
Sans doute, on peut penser que le poids de ces paradigmes n’est pas le même actuellement pour lire les sports de nature à partir du moment où historiquement « certains ont marqué le territoire » (autour de la sociologie de C. Pociello par exemple) et d’autres ont du mal « à décoller et à faire leur place » dans ce champ (le paradigmes individuel et interprétatif et le paradigme systémique, stratégique et participatif). Cependant, on observe une montée en puissance progressive du paradigme individuel et interprétatif avec les multiples travaux réalisés sur la pratique de l’extrême par des chercheurs investis dans le champ de l’anthropologie cognitive (Récopé, Rix, Lièvre, Ria,…) qui renouvellent les approches classiques sur les cultures sportives de nature.
Il serait intéressant de poursuivre la réflexion en présentant l’état de la connaissance dans chaque paradigme (en montrant les différentes théories qui existent dans le paradigme structuraliste et conflictuel par exemple autour des écrits de Lefèvre, Corneloup, Loirand,…) et leur apport respectif à la connaissance des cultures sportives de nature. Sans doute, ce qui est en jeu c’est aussi la définition de la culture sportive de nature qui prendra des orientations différentes en fonction des paradigmes qui mériterait un cadrage préalable. Bref, de nombreuses ouvertures de recherche et de discussions sont possibles au sein de cet espace thématique.
On pourrait aussi envisager la question des cultures sportives en relation avec des secteurs connexes que ce soit dans la relation avec les territoires à partir des nombreux travaux réalisés par les géographes (Bourdeau, Augustin, Mao,… et l’équipe sport au sein du laboratoire Territoire), avec les métiers sportifs de nature en référence aux travaux effectués en management dans l’étude des cultures professionnelles (Bouhaouala, Bourdeau, Corneloup, Hillairet, Vachée,…), avec les historiens (Hoibian, Raspaud, Terret,…)…
Tout comme il serait intéressant de discuter des liens que la sociologie des cultures sportives de nature entretient avec la sociologie du sport et la sociologie générale. Des échanges sont ainsi possibles ainsi que des réflexions pour observer comment les « autres » observent notre secteur et pour renforcer les relations interdisciplinaires.
Mais au-delà de ces multiples connexions possibles ici ou là, il semble aussi intéressant de concentrer un certain nombre de discussions scientifiques sur des thématiques propres à notre secteur. En effet, l’univers du loisir sportif de nature est riche en interrogations aussi bien au niveau social, théorique et méthodologique qui méritent un détour réflexif.
Quelques sujets parmi d’autres (sans les trier) seraient intéressants à discuter :
- Pourquoi les africains ne sont-ils pas plus investis dans les sports de nature ?
- Peut-on entrevoir une fin à la logique de l’aventure élitiste en plein air, suite à la saturation des espaces à conquérir ?
- Quels rôles vont avoir les réformes institutionnelles (on pense à la régionalisation des sports) sur la pratique sportive en nature ?
- Existe-t-il une culture sportive commune à l’ensemble des pratiques sportives de nature ?
- Peut-on reconnaître l’existence d’une méthodologie spécifique de recherche dans l’étude de ces pratiques et de ces territoires ?
- Va-t-on assister à la fin des camps de jeunesse, des colonies de vacance, des classes vertes ?
- Les cultures sportives locales marquées par un fort localisme sont-elles en voie d’extinction ?
- La culture plein air est-elle différentes de la culture sportive urbaine ?…
Pour ceux qui souhaitent s’investir dans cette thématique, ils peuvent le faire en participant à notre espace scientifique de discussion, en mettant sur le site leurs articles et autres productions scientifiques (thèse, rapport, contributions diverses), en proposant des documents de référence, des faits de terrains, des phénomènes porteurs, des innovations culturelles et en annonçant des manifestations que nous ne manquerons pas d’inscrire dans nos rubriques. Les étudiants sont invités à participer à cette dynamique et à proposer des réflexions / à leur objet de recherche, à présenter l’avancée de leurs travaux et à s’engager dans la réalisation de synthèse sur ce thème particulier.