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Samedi 5 août 2006 6 05 /08 /Août /2006 23:59
DU STADE AU MONDE DU TRAVAIL

Réflexions :
* Jean-Michel Faure
*
Patrick Mignon
*
Françoise Piotet
*
Alain Ehrenberg
*
Alain d'Iribarne
*
Philippe Askenazy

CNRS : http://www2.cnrs.fr/


Sportifs de haut niveau : élite sociale mais pas culturelle


    Le sport de haut niveau occupe une position paradoxale dans l'Hexagone. Dans un pays qui fait une place centrale à l'idée d'élite et dont le système d'enseignement supérieur est organisé autour de cette notion, le sport semble échapper à cette représentation du monde social. Jean-Michel Faure, sociologue et membre du Centre de sociologie européenne a réalisé plusieurs enquêtes sur une population mal connue.


Comparés aux virtuoses de l'école, les champions de l'excellence sportive seraient-ils en situation de moindre légitimité ?

Jean-Michel Faure. Si l'on s'accorde à penser qu'un champion consacré détient une compétence technique rare, on ne reconnaît pas aussi spontanément à l'athlète, sauf exception, une valeur individuelle qui en ferait un être d'exception doté d'un fort prestige social et encore moins culturel. Plutôt que d'exprimer des propriétés objectives particulières possédées par les athlètes, cette façon de considérer les sportifs de haut niveau en France renvoie à des causes plus profondes attachées à l'histoire des institutions qui ont forgé les valeurs collectives et individuelles les plus reconnues dans ce pays.


L'accès à la compétition sportive internationale est-il socialement «inégal» ?

J.-M. F. Il existe de fortes affinités entre les classes supérieures de la société française et l'appartenance à l'élite sportive. Dans le sport de haut niveau, les cadres supérieurs sont les plus fortement représentés, suivis par les artisans commerçants. Les employés forment la catégorie la moins sportive. Les ouvriers et les professions intermédiaires offrent un profil proche. Ils sont les plus investis dans la pratique en clubs, tout en étant les plus éloignés de la compétition sportive internationale.
    Historiquement, ces pratiques différenciées renvoient au double marquage symbolique du sport : l'un attaché à mettre le sport au service de valeurs éducatives a trouvé un écho auprès des classes moyennes et populaires, l'autre plus sensible aux valeurs de la réalisation de soi par la compétition que les classes supérieures a davantage intériorisé la situation.


Alors, sport ou école ? Quelles sont les différences entre la France et l'Allemagne ?

J.-M. F. En France, le sport de haut niveau demande un investissement total de la part des athlètes qui cherchent à prolonger leur engagement dans l'enseignement ou l'administration du sport. En Allemagne, l'accès au sport de haut niveau, beaucoup plus sélectif socialement (les ouvriers en sont pratiquement exclus), prend un autre sens. Il est un temps fort de la réalisation de l'individu, qui ne procure de légitimité qu'à la condition que l'athlète sorte du milieu sportif pour réaliser les valeurs sportives dans le cadre d'une Beruf, autrement dit d'une « vocation professionnelle » le plus souvent préparée par une formation universitaire longue.

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Sports : l'inéluctable professionnalisation

    Patrick Mignon est responsable du Laboratoire de sociologie à l'Institut national du sport et de l'éducation physique (INSEP). Il étudie notamment les relations entre sport et éthique ainsi que les processus de professionnalisation à travers l'analyse de l'évolution des métiers du sport et des disciplines.



Comment s'effectue cette professionnalisation ?

    Patrick Mignon. Il y a des disciplines comme le football, le vélo ou le rugby, où la professionnalisation est officielle et correspond à un statut : les fédérations reconnaissent l'existence d'un secteur professionnel, les sportifs ont un contrat de travail et perçoivent un salaire. Pour d'autres sports, la notion est plus complexe. Elle renvoie au fait que le sportif tend à consacrer de plus en plus de son temps à s'entraîner pour acquérir les compétences les plus élevées dans son domaine et les mettre en œuvre dans les compétitions, même si l'athlète n'en vit pas directement.


Comment analysez-vous le lien avec la médiatisation ?

P. M. La médiatisation est une dimension essentielle du sport de haut niveau aujourd'hui et participe au processus de professionnalisation. Elle démultiplie l'impact des compétitions officielles traditionnelles comme les Jeux olympiques ou les grands championnats. Elle permet d'en créer de nouvelles en attirant spectateurs et sponsors et ainsi de distribuer des gains aux athlètes pour leurs performances ou, s'ils sont très réputés, leur simple participation. C'est le cas en athlétisme du circuit de la Golden League. Mais il y a le risque de dévaloriser les compétitions qui sont les moins médiatiques ou, comme dans la boxe professionnelle, de faire des compétitions qui ne soient que des coups médiatiques.


Quelles sont les conséquences sur les performances ?

P. M. C'est une incitation à plus de performances car les gains augmentent avec les succès sportifs, avec le risque du dopage. Être professionnel c'est gérer une carrière : on développe des comportements plus individualistes qui peuvent conduire à des conflits d'intérêt avec les équipiers, le club ou l'équipe nationale.


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Univers du sport et monde du travail, un oxymore ?


    Jusque dans les années 1970, le monde du travail et l'univers du sport étaient totalement étrangers l'un à l'autre. L'idée même de la compétition est antinomique aux principes du taylorisme ou de la bureaucratie telle que l'a conceptualisée Max Weber. Françoise Piotet, sociologue au Laboratoire Georges Friedmann, analyse les relations professionnelles, leurs acteurs et leurs enjeux et fait un parallèle entre deux macrocosmes à la fois dissemblables et identiques.



    Dans le monde du travail où règnent les notions d'impersonnalité, d'interchangeabilité des individus, d'uniformité des cadences, la lutte entre patrons et ouvriers porte sur le rythme de travail, et le « freinage » est la pratique la mieux observée par les sociologues du travail. Entre les salariés, la norme collective interdit l'exploit individuel1. La remise en cause de ces principes d'organisation pour diverses raisons (internationalisation de l'économie et accroissement de la concurrence, développements des technologies de l'information, crise de l'emploi) a, au moins en apparence, favorisé un rapprochement entre le monde du sport et celui du travail.

    Le sport est devenu une référence pour la gestion des personnels dans l'entreprise, en particulier pour celle des cadres. Sont privilégiés les sports individuels et ceux dont la pratique collective permet d'identifier le rôle individuel joué par chacun des membres : l'équipe de football où l'on compare la contribution de chacun au résultat collectif et non l'équipe d'aviron.

    Dans «le vivier» des cadres, il s'agit de distinguer ceux à «haut potentiel», futurs gagnants de la compétition qu'il ne faut surtout pas laisser partir dans l'équipe adverse. Il ne suffit plus d'être compétent, il faut être performant. Chacun se voit fixer à échéances plus ou moins rapprochées des objectifs à atteindre, voire à dépasser. Il faut un «mental de gagneur» assisté par un corps en forme. Les cadres supérieurs font appel à des coachs pour les aider à mieux gérer le stress de la compétition.

    On pourrait ainsi multiplier les exemples d'emprunts au monde du sport dans le vocabulaire et dans les pratiques formelles en usage dans les entreprises. Cela suffit-il pour unifier ces deux mondes ? Rien n'est moins certain. La différence fondamentale tient aux règles du jeu et à leur connaissance qu'en ont les acteurs. Les règles de la compétition interne aux entreprises ne sont jamais clairement explicitées. Les cadres connaissent leurs propres objectifs, mais ignorent ceux fixés à leurs collègues. Il s'agit d'être le meilleur mais par rapport à qui et à quoi ? Non seulement les règles du jeu ne sont pas toutes connues avant l'entrée dans la compétition, mais elles peuvent changer en cours de jeu sans même que le joueur en soit informé. L'emprunt des mots ou des pratiques sans l'esprit et la règle qui font le sport est insuffisant pour transformer un champ de bataille en stade omnisports.


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Du lien entre vigilance et performances chez l'être humain

    Les scientifiques du Centre d'études de physiologie appliquée (CEPA, CNRS) s'intéressent de près à la psychophysiologie du sommeil et de la vigilance chez l'homme. Les recherches portent sur le rythme veille-sommeil et sur les caractéristiques électrophysiologiques des divers états de vigilance et de leurs concomitants psychologiques en termes de performances cognitives. Avec pour objet d'étude : un homme sain dans des conditions expérimentales et des environnements physiques reproduisant au mieux la réalité.


    La perspective fondamentale vise à comprendre les mécanismes impliqués dans la genèse des états de vigilance et ses répercussions en termes de performances cognitives. La recherche finalisée a pour but de s'appliquer à différents aspects de la vie quotidienne comme les conditions de travail dans l'entreprise, la sécurité routière, les stratégies visant à améliorer le niveau de vigilance. Le tout pour pallier la difficulté croissante que rencontrent les travailleurs confrontés à des fluctuations d'horaires rendues nécessaires par les mutations macro-économiques que connaît l'Europe et au-delà, tout le monde industrialisé.

    Parmi les thématiques « émergentes », on peut citer : la problématique de l'inertie hypnique, le rythme veille-sommeil en relation avec les performances cognitives, et enfin les répercussions de la privation de sommeil sur la conduite automobile.

    Toutes les études intégrant le sommeil sont réalisées dans une plateforme expérimentale de 70 m2, comprenant deux chambres totalement insonorisées et isolées sur le plan thermique, un séjour, une cuisine et des sanitaires. Cette infrastructure permet de réaliser des expériences au cours desquelles les sujets sont amenés à vivre au laboratoire parfois plusieurs jours d'affilée, et bien sûr à y dormir. Centre d'études de physiologie appliquée (CEPA).

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Compétition et performance : quels enjeux ?

    Alain Ehrenberg, sociologue, directeur du Centre de recherche psychotropes, santé mentale, société (CESAMES), explore notre civilisation moderne happée dans la spirale du culte de la performance.



    Au cours des années 1980, la société française commence à se convertir aux valeurs de la concurrence et de la compétition. Trois déplacements caractérisent ce nouvel état d'esprit. D'abord, le chef d'entreprise, emblème traditionnel de la domination des gros sur les petits, est érigé en modèle d'action pour tous. Ensuite, la consommation, incarnation de la comédie du standing des classes moyennes et de l'aliénation des classes populaires dans les années 1960, recycle les valeurs des mouvements de libération des années 1970 et se transforme en un vecteur de «réalisation personnelle». Enfin, le champion sportif, héros des classes populaires (Raymond Poulidor), est redéfini comme un symbole d'excellence sociale.

    Ce culte nouveau de la performance signale d'abord un changement de nos rapports à l'égalité : la justice devient le produit de la concurrence. Or c'est précisément ce qu'incarne la compétition sportive : elle est la seule activité sociale à théâtraliser le mariage harmonieux de la concurrence et de la justice. Elle est l'image même de ce qu'est une juste inégalité.

    Ce culte montre ensuite l'ancrage des valeurs de l'autonomie : la conversion à la compétition représente la sortie d'une régulation des conduites faisant appel à l'obéissance disciplinaire au profit d'une référence à l'initiative individuelle. Il s'agit de décider et d'agir plus que d'obéir. Il montre enfin, deuxième aspect de l'ancrage de la référence à l'autonomie, comment les idéaux d'accomplissement personnel, c'est-à-dire de droit à disposer de soi et de liberté de choisir sa vie comme on l'entend, qui se sont diffusés dans l'ambiance contestataire des années 1970 se sont combinées avec les normes d'action individuelle.

    La performance combine un modèle d'action (entreprendre) et de justice (le sport) avec un style d'existence (l'épanouissement personnel d'un individu apparemment émancipé des interdits qui l'empêchaient de choisir sa vie).

    Mais du culte de la performance à la dépression nerveuse, la distance n'est pas longue. Dans une société qui se réfère aux valeurs de l'autonomie, de l'action et de l'accomplissement personnel, où chacun est conduit à décider en permanence, la peur de ne pas être à la hauteur devient une constante. La dépression est un moyen de nommer et d'agir sur ces nouveaux problèmes.

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Les performances dans le monde de l'entreprise


    Le travail en entreprise a vu ses exigences évoluer au cours du temps. Pour y faire face, le salarié doit être de plus en plus performant, ce phénomène pouvant déclencher de nouveaux types de maladies professionnelles. Alain d'Iribarne, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de sociologie du travail a mené une recherche sur ce sujet.



Y a-t-il eu une évolution dans les performances requises par les entreprises ?

Alain d'Iribarne. Au cours des dernières décennies, différents modèles productifs se sont succédé. Avec ces modèles, de nouvelles normes de travail d'emploi et de compétences apparaissent accompagnant l'adoption de nouvelles techniques et de nouvelles exigences productives. Le salarié doit donc augmenter ses performances pour répondre aux exigences qui s'incrémentent au fil du temps. Dans les années 1980 par exemple, le passage du modèle dit « taylorien-fordien » au modèle post-industriel marqué par l'intégration des « relations services », s'accompagne de la mise en œuvre d'outils plus adaptés correspondant aux premières générations de Technologies de l'information et de la communication (TIC). Ainsi, l'employé doit être capable de gérer un volume accru d'information avec des délais de plus en plus serrés ce qui a pour effet de le soumettre à des conflits croissants de priorité.


L'apparition d'Internet dans les années 1990 a-t-elle modifié les normes de l'entreprise ?

A. d'I. Avec l'arrivée d'Internet, ce modèle de production continue à évoluer autour de la @ entreprise. Le salarié doit encore faire face à d'autres exigences, comme la maîtrise de l'usage des techniques. Leur apprentissage devient incontournable, et constitue une élévation de la « barrière d'entrée » en matière d'accès à l'emploi. En plus de cette compétence, apparaissent de nouvelles attentes comportementales. La faculté de comprendre l'univers de l'autre différent devient une composante essentielle des capacités professionnelles. Plus encore, la capacité de faire face au « stress » dû au caractère instable, imprévisible de l'activité professionnelle, à l'aptitude à s'inscrire dans des univers relationnels flous ou à gérer les perpétuels conflits de priorité, devient une compétence comportementale déterminante. En revanche, ces exigences apparaissent comme un principe unificateur de ce modèle car elles sont formulées vis-à-vis de toutes les activités professionnelles, quels que soient le niveau, la nature et le lieu de l'exercice.

Comment cette exigence de performance de plus en plus grande est-elle vécue par les employés ?

A. d'I. Les nouvelles exigences résultant du passage à ce nouveau modèle sont source d'apparition de pathologies, essentiellement traduites par le stress, l'angoisse. En effet, les salariés craignent de ne pas être capables d'accéder aux performances à la fois grandissantes et renouvelées. Ils le craignent d'autant plus que les nouveaux modèles productifs s'accompagnent d'une précarisation de plus en plus importante de l'emploi. Le salarié vit alors dans la crainte perpétuelle de perdre sa place.


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RTT, congés maladie, les maux de la performance ?

    Malgré la mise en place de la politique de réduction du temps de travail, on assiste en France à une lente dégradation des conditions de travail. Philippe Askenazy, économiste, chargé de recherche au Centre d'études prospectives d'économie mathématique appliquées à la planification (CEPREMAP), veut montrer que, plus qu'une fatalité, cette situation est plutôt une aberration économique.



    Une réduction de la durée de travail implique-t-elle nécessairement une amélioration des conditions de travail ?

Philippe Askenazy. Non. L'expérience des 35 heures en France l'illustre. La recherche d'un maximum de création d'emplois s'est traduite par un relâchement de la loi et par des concessions des organisations syndicales et des salariés. Ainsi, les 35 heures se sont traduites par une intensification et une flexibilisation du travail. L'employeur demande à ses salariés d'être plus performants dans un temps plus réduit. On en revient toujours à un monde où la compétition prime avant tout…


Productivisme rime-t-il avec perfectionnisme ?

P. A. Depuis le début des années 1980, on a assisté à l'avènement d'un productivisme basé sur des pratiques « innovantes » : polyvalence, autonomie, démarches qualité, etc. Cette nouvelle configuration s'accompagne d'une montée en puissance du sentiment de pénibilité chez les travailleurs. Plus qu'un simple sentiment, les contraintes de rythme, d'horaire, physiques et mentales se conjuguent. En France, la fréquence d'accidents du travail ne diminue1 plus alors que les troubles musculo-squelettiques progressent exponentiellement. Mais ce n'est pas une fatalité.


Vous vous référez à l'expérience américaine de l'ère de la « nouvelle économie ». S'applique-t-il à la France ?

P. A. Dans les années 1990, la mobilisation syndicale, le renforcement des incitations et le durcissement de la police du travail ont poussé de nombreuses entreprises américaines à s'engager dans des programmes efficaces d'amélioration des conditions de travail. La baisse des risques encourus par les salariés est réelle et massive et la satisfaction au travail a progressé. Cette amélioration participe à la prospérité américaine. Nos proches partenaires européens (Belgique, Espagne) s'engagent depuis peu également dans la voie de la prévention, mais en France, la prise de conscience du coût humain et macro-économique de conditions de travail dégradées demeure limitée.




Par CNRS - Publié dans : greps
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