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Samedi 8 juillet 2006 6 08 /07 /Juil /2006 23:11
PENSER LA VIOLENCE EN SCIENCES SOCIALES


Jean-François Loudcher
EA 2273, Université de Franche-Comté
(France)

INTRODUCTION


    Penser la violence en sciences sociales du sport est un thème important à aborder au

regard des différentes formes qu’il peut prendre. Depuis le hooliganisme, jusqu’à l’agression, autorisée ou non, en passant par les formes plus symboliques que sont les insultes et autres gestes obscènes, peut-on produire une théorie globale de la violence qui nous aide à comprendre comment cette notion évolue et se transforme dans le cas du sport ? De plus, la violence sportive n’est-elle pas liée fortement à la société qui la produit ? Dès lors, comment les sciences sociales du sport peuvent nous permettre de réfléchir à cette notion dans le cadre plus vaste de l’évolution de la civilisation occidentale ?
   
    Dans ce but, il semble qu’une réelle réflexion doive tenir compte du problème de la

définition de la violence. En effet, le domaine des sciences sociales n’est pas très propice à la définition précise de cette notion puisque, à chaque groupe social, à chaque époque, correspondrait une expression différente de la violence. Etre considéré comme violent au XVIIIème siècle n’est certes pas la même chose qu’au XXème siècle. Mais alors, comment étudier cette notion et produire de réelles connaissances si l’objet n’est pas cerné ? Plus encore, comment prendre en compte les différents niveaux et processus de la violence ?
    Bien sûr, ce texte n’a pas pour ambition de résoudre l’ensemble de ces questions. Il a juste pour objet d’évoquer quelques pistes pour étudier la violence en sport d’un point de vue sociologique et historique.

1.REFLEXIONS SUR DEFINITION DE LA VIOLENCE


    Les définitions habituelles de la violence sont souvent liées à la notion d’intégrité
qu’elle soit d’ordre psychologique ou physique, c’est-à-dire lorsque le corps ou l’esprit est altéré. Mais est-ce que cette approche peut réellement contenter l’historien ou même le sociologue ? Certes, elle permet d’aborder certaines des conditions qui ont conduit à augmenter ou à diminuer la violence, que ce soit dans les tribunes ou sur le terrain de football, à partir d’une prise en compte du nombre de blessés, voire de morts. De plus, la notion d’intégrité s’accorde au niveau le plus commun de la théorie de Norbert Elias qui, postulant un procès de civilisation en marche depuis le XVIème siècle en Occident, envisagerait une diminution de la violence grâce à la mise en place de l’Etat.
    Mais les barbaries étatisées, nazies, cambodgiennes ou staliniennes du XXème siècle ne contredisent-elles pas une telle théorie ? Bien sûr, on peut évoquer le fait que ces régimes soient totalitaires. Mais n’est-ce pas la notion d’intégrité qui empêche de «penser» réellement de telles exactions ? La distinction entre actes violents et moins violents comme les contraintes psychologiques mises en place par certaines institutions d’Etats non forcément totalitaires (hôpitaux, écoles, prisons) est parfois peu aisée.
    Les manipulations biologiques des
nageuses est-allemandes peuvent-elles faire partie des cas de violences étatiques ?

De même, les difficultés des tennismen français
à se qualifier pour les finales de Roland Garros en 2005
révèleraient, pour le consultant psychologique de la Fédération Française de Tennis
Makis
Chamalidis,
une pression psychologique mal supportée par ces jeunes joueurs contrairement,
à leurs homologues Suisses, Espagnols ou Américains
faisant preuve de plus
«d’anticonformisme».

    Le système de sélection et d’entraînement fédéral national trop pesant
serait responsable de ces échecs car il imposerait les structures lourdes et étatiques du mouvement sportif français. Or, comment savoir si ces joueurs reçoivent ou non ces impositions comme une violence étatique ? Il est donc difficile d’objectiver, pour un historien ou un sociologue, l’altération physique ou mentale et faire la différence entre un phénomène de contraintes et de violences. Plus encore, mesurer la violence et appréhender le moment où un Etat devient totalitaire est un exercice délicat.
   
    En réalité, cette notion d’intégrité semble plus répondre à une logique comptable et
institutionnelle pouvant même empêcher l’historien du sport de penser la violence. Par exemple, en Angleterre, la première réglementation concernant la boxe à poings nus, proposée par Jack Broughton en 1743, peut être vue à priori comme une régulation destinée à diminuer la violence de l’affrontement alors qu’elle est essentiellement mise en place pour permettre aux parieurs et boxeurs de ne pas être spoliés. Et si l’historien envisage l’idée que cette réglementation a pour but de préserver l’intégrité des boxeurs, il ne peut appréhender la dynamique de cette société dans laquelle la violence fait partie intégrante de la vie quotidienne, ainsi que les modifications sociales importantes qui apparaissent accompagnant l’émergence des Past-Times sportifs à la fin du XVIIIIème siècle.

    La notion d’intégrité rend donc difficile la prise en compte de la violence sur le plan
des sciences sociales car elle ne fournit pas une réelle ligne de partage entre actes violents et non violents qui permettait, de plus, de désigner facilement les Etats, groupes ou sociétés, totalitaires ou non.

    Dès lors, peut-on penser la violence en sport à partir de la notion de
régulation et d’auto-contraintes comme le propose Norbert Elias ?

2. LA THEORIE DE NORBERT ELIAS

    2.1. Processus de civilisation et auto-contraintes


    Bien que la théorie du sociologue allemand soit parfois discutée (en particulier, vis-à-
vis de la nudité corporelle qui ne serait pas aussi répandue), elle n’est pas fondamentalement remise en cause. L’auteur évoque un phénomène global de diminution de la violence en même temps que la mise en oeuvre de processus liés à son fonctionnement. Il décrit ainsi, parallèlement à ce procès de civilisation, une lente montée de l’auto-contrainte qui se manifeste dans les comportements habituels tels que le sexe, la défécation, le fait de se tenir à table et, bien sûr, le sport.
    Le degré de développement d’une civilisation se caractériserait par un Etat démocratique, c’est-à-dire pluri-parlementaires, grâce à des régulations complexes entre individus. Mais, en contrepartie, ces régulations rendent le fonctionnement de l’Etat fragile du fait de leur caractère instable. L’auteur subordonne ainsi le niveau de civilisation à trois conditions que l’on retrouve dans le sport : la généralité de l’auto-contrainte dans les pratiques (c’est-à-dire qu’une contrainte semblable existe en sport, mais aussi dans les autres domaines de la vie sociale ; théâtre, meeting etc.), l’égalité des contraintes dans la diversité des relations (que ce soit dans la sphère publique ou privée par exemple) et le caractère « modéré » de l’auto-contrainte (qui laisse une certaine possibilité à l’individu de s’exprimer).

Ces trois formes de régulation opèreraient de manière dynamique
à travers la double notion que
Norbert Elias appelle «controlled» et «decontrolled» dans les pratiques physiques.
Ce
phénomène de contrainte et de libération serait même au centre
de la pratique sportive.


    Il
agirait comme une « catharsis » pour les sportifs qui peuvent exprimer une violence sur le terrain tout en étant contraint par les règles. Mais cette théorie sociale de la compensation est un peu mécanique. Peut-elle réellement expliquer les phénomènes humains de la violence étatique ? Pour Norbert Elias, bien sûr, le problème de la violence doit se faire à ces deux niveaux. Dans ce but, il articule développe alors la notion de configuration.

    2.2. La notion de configuration


    La notion de configuration ou de figuration forgée par Norbert Elias est celle qui
permet sans doute le mieux d’approcher cette réflexion. En effet, elle permet d’évoquer des permanences de relations entre individus au sein de groupes régulés. Une certaine forme de violence peut alors être définie selon les moments et les lieux. Disputer une partie de football en distribuant des coups de pied dans les genoux (hacking) n’est pas considéré comme violent avant 1871, pas très fair-play au début du XXème siècle, et carrément anti-sportif de nos jours.
   
    Bien qu’assez générale, cette notion permet de réunir tout un ensemble de concepts

déjà exprimés sous d’autres vocables et de les faire fonctionner à condition, bien sûr, de respecter leur spécificité. Ainsi, la notion de configuration peut aussi se rapprocher de celle de champ produite par Pierre Bourdieu pour exprimer les relations d’intérêt qui lieraient les participants du même jeu de football évoqué précédemment. Elle côtoie aussi celle utilisée par Kuhn pour caractériser les conditions scientifiques ou techniques d’une époque qui régirait par exemple, la méthode de Georges Demeny du « mouvement, complet, continu et arrondi ».
    De même, elle résonne avec la notion d’Epistémé de Michel Foucault qui, dans sa
construction spécifique à une époque donnée, permet de placer le débat transgressif au niveau de la connaissance (l’Homme, la Représentation…) et contribuerait à l’apparition de disciplines comme la gymnastique ou la savate.

    2.3. Conclusion


    Ainsi, la notion de configuration met en évidence des moments où processus de
régulation sociale et institutions s’influencent mutuellement et dans lesquels la violence se transforme.
Mais est-ce l’Etat ou la société civile qui produit la violence ?
    Plus encore, la violence représente-t-elle une clef pour comprendre le passage d’une configuration à une autre ? Or, qu’est-ce que la violence ? Sans aucun doute, le problème réside dans l’appréhension de cette notion. Aussi faut-il envisager une réflexion sur les origines de la violence avant de proposer une définition de cette notion.



3. VERS UNE NOUVELLE DEFINITION DE LA VIOLENCE


    3.1. Réflexions sur les origines de la violence


    La violence vient-elle de l’Etat (ou groupe constitué) ou bien de la société civile (ou

individus) ?

Pour l’anthropologue Pierre Clastres, la violence fait partie inhérente des peuples primitifs (il signale que seul les eskimos ne se battent pas).

    La mise en place de l’Etat
restreindrait donc cette violence afin d’acquérir une stabilité et atteindre un ordre social hiérarchiquement organisé qui ne se retrouve pas dans la majorité des peuplades primitives.
    Dès lors, la recherche de la paix serait le but de toute société évoluée pour maintenir l’Etat et l’échange en serait le moyen privilégié. Mais il s’oppose alors à Claude Levi-Strauss pour qui l’échange, et donc l’inceste qui engendre l’exogamie (CAD la recherche de la femme en dehors de la tribu), serait le but de la civilisation, la paix représentant un moyen pour l’obtenir.
    En réalité, ces deux conceptions s’expliquent sans doute par la nature et les niveaux
différents d’explication concernant les civilisations car les régulations sont plurielles au sein des sociétés ainsi que Maurice Godellier l’a récemment montré.
    La règle de l’inceste prend
peut-être toute sa valeur au XIIème et XIIIème siècles avec le fondement de l’Etat moderne, comme Fernand Braudel et Jenö Szucs l’ont pointé, dans sa séparation avec la société civile. En effet, la nécessité d’acquérir des richesses matérielles et de les transmettre transforme les rapports sociaux et politiques et trace une ligne de partage anthropologique et historique indéniable. Philippe Descola, disciple de Claude Levi-Strauss, montre par exemple comment les Jivaros Achuars d’Amazonie fonctionnent sur des catégories d’échanges symboliques étrangères au profit alors que leur société est régie par la guerre. Par contre, selon Georges Duby, dès le bas moyen-âge, la guerre, plus fréquente, moins dangereuse et assurant la paix par l’échange des prises, se distingue de la bataille, plus rare, meurtrière, et annonçant des déséquilibres profonds de la société comme celle de Bouvines.
    Cette distinction dénoterait un procès de civilisation qui démarrerait beaucoup plus tôt que ne le supposait Norbert Elias. Bref, on pourrait accumuler les travaux et les références mais ilsemble bien qu’un des fondements de l’Etat Occidental moderne soit l’économie et non plus l’échange symbolique.
    En conséquence, la configuration de la violence ainsi déterminée en Occident, à partir de la fin du moyen-âge, participerait à la définition d’une Norme morale plus prégnante. Elle serait en tous les cas différente de celle imposée jusque là par les croyances religieuses. Un acte peut donc être qualifié de violent dans la mesure où il transgresse cette Loi car, notamment, il met en péril l’Etat ou le groupe. Inversement, l’Etat s’octroie le droit de réprimer ses citoyens et les contraints par des normes pour exister. La question de la violence n’a donc, en définitive, aucun sens puisque seul le rapport aux normes peut la déterminer.
   
    Quoiqu’il en soit, le jeu de la régulation entre Norme et normes permet une évolution de la
société à partir du moment où l’Etat doit éviter les guerres pour s’enrichir et gagner les batailles pour survivre. L’art de la guerre devient alors lentement celui de la politique comme l’évoque Clausewitz.
    Or, cette transgression des normes ne peut-elle pas aussi définir la violence dans la
pratique sportive ? Et à quelles conditions ?

    3.2. La Transgression en sciences sociales du sport


    Il est évident que la transgression des normes, en sport, est en rapport avec celles qui
existent dans les pratiques sociales comme le révèle le changement de la législation envers la violence.
    Par exemple, en 1837, les tribunaux de Bourges et de Tours enferment pour la
première fois les duellistes, traditionnellement relâchés jusqu’alors, en différenciant le duel du cas de légitime défense, ouvrant ainsi une porte pour la sportivisation de l’escrime. De même, l’Act de 1835, qui interdit les jeux d’animaux cruels en Grande-Bretagne, traduit la montée du contexte puritain envers une certaine violence civile. La Norme, représentée par l’augmentation de la sensibilité à la cruauté, a une incidence indirecte sur les disciplines «sportives» qui deviennent moins « violentes » en instaurant tout un ensemble de codes, de procédures, et, finalement, de normes qui leur sont propres et vont réguler la violence sur le terrain de jeu.

    Cependant, si la législation offre un cadre intéressant pour qualifier les actions violentes, comment interpréter celles qui ne tombent pas sous le coup de la loi ? Un «takle» appuyé en football doit-il être considéré comme un acte violent ? La mort délivrée par les poings sur les rings doit-elle être condamnée ? Et est-ce que la quarantaine de skieurs annuelle aux sports d’hiver doit aussi être rangée dans la même catégorie ? Certes, le domaine de la «violence» doit être envisagé selon les pratiques.   
    Il est difficile de comparer, le sport
professionnel avec le sport amateur ou même le sport loisir car les normes sont, apparemment, différentes. Elles évoluent sous l’influence de considérations sociales, culturelles ou scientifiques selon les disciplines. Pourtant, le sport moderne n’a-t-il pas tendance à être uniformisé par des normes communes définissant une même forme de violence (CAD la Norme) dans ces différents domaines ? La chasse au dopage est ouverte aussi bien dans le sport amateur que dans le sport professionnel même si elle se traduit différemment.

    Dès lors, il est intéressant de voir comment les disciplines évoluent par rapport à la Loi. Les configurations sociales de la violence sont-elles en décalage ou en conformité avec celles portées par les différentes formes de pratiques sportives ? C’est, finalement, le but d’une réflexion sur la violence sportive que de s’intéresser aux relations qu’il peut y avoir entre les différentes configurations de la violence selon chaque discipline.
    Pour ce faire,
l’étude doit donc être associée à un objet de recherche précis afin de pouvoir non seulement limiter le champ, mais aussi déterminer cet ensemble de normes pouvant définir une configuration. Ainsi, par exemple, Georges Vigarello montre en quoi le viol se distingue progressivement de l’action avec violence, qu’elle soit supposée ou réelle, et nécessite désormais au XIXème siècle la recherche de preuves. En conséquence, tout dépend des critères et indicateurs adoptés.
    En boxe, au début du XXème siècle, le KO est assimilé à une
perte de conscience sans aucun dommage. Le boxeur se relève et prêt, en théorie, à combattre de nouveau le lendemain. Les recherches sur les répercussions internes seront réalisées un peu plus tard grâce à la découverte des neurones et l’encéphalographie modifiant la perception de la violence.
    Ce sont bien des pratiques, des discours et des représentations qui forment des configurations de la violence qui sont spécifiques à chaque sport en fonction de Norme et de normes adoptées. Les comportements ne paraissent pas violents tant qu’elles sont respectées.
    Mais dès lors que l’une ou l’autre est transgressée apparaîtrait alors l’idée de violence. Emerge ainsi une nouvelle définition de la violence.

    3.3. Conclusion


    C’est dans le rapport entre société civile et Etat que la violence prendrait son sens,
c’est-à-dire que s’élaborerait une Norme générique par rapport à laquelle elle se définit. Mais l’Etat moderne est une curieuse institution car il produit de la violence à son profit en même temps qu’il la réprime. Une des explications à cette transformation serait l’instauration d’une Norme universelle sur une base économique dès la fin du moyen-âge, du moins en Occident, et de manière progressive. Bien sûr, la «violence» existait auparavant, mais elle reçoit, désormais, une nouvelle qualification qui est déterminée par tout un ensemble de normes et de codes que l’Etat se charge de faire respecter. Dès lors, si la nature de la Norme peut se transformer (Dieu, le Roi…), elle peut cristalliser tout un ensemble de règles (inceste, exogamie) qui va fonder les bases de la société moderne. Leur transgression conduit donc à instaurer un ordre qui peut aussi évoluer. Finalement, c’est en termes de rapports qu’il serait possible de comprendre la montée de la violence. Pour le collaborateur de Norbert Elias, Eric Dunning : «ce qui est en jeu, c’est la transition graduelle, à travers la lutte compétitive, de sociétés féodales hautement décentralisées à des Etats dynastiques hautement centralisés et éventuellement à des Etats-Nations».
    En réalité, la violence se déplace avec les normes. Un certain parallèle avec le sport
peut être effectué comme l’a mis en évidence Norbert Elias. En effet, le processus de pacification des élites dans l’Angleterre du XVIIème et XVIIIème siècle a, non seulement, conduit au développement de Past-Times, mais a permis, de plus, de produire des réglementations visant à diminuer leur violence. Son expression peut donc aussi être objectivée par la transgression d’une Norme et/ou de normes propres à chaque discipline et même à chaque groupe social. Or, n’est-ce pas cet ensemble qui pourrait déterminer une configuration de la violence ? Dès lors, quel rôle joue une «institution» ou une autorité lorsque les relations inter-individuelles conduisent à des transgressions trop élevées et/ou trop fréquentes ? Et, surtout, comment la transgression peut conduire à une violence d’Etat ?


4. VIOLENCE D’ETAT ET GESTION DES TENSIONS

    Le grand mérite de la réflexion éliasienne est de réfléchir à la fois au groupe «institutionnalisé» et à l’individu. Pour l’auteur, la nature des rapports qu’entretiennent l’Etat et la société civile pourrait expliquer les gestions différentes des tensions donnant lieu ou non à des violences étatisées. Norbert Elias a ainsi montré dans La société de cour comment la centralisation a induit des comportements plus contraints de la part de la noblesse française limitant, de fait, les expressions de violence confisquées par le roi. A ce sujet, John Mac Clelland a décrit comment l’instauration de ce nouveau rapport conduit les nobles à contenir leurs comportements et leurs attitudes. Mais comment interpréter la montée de violence qui apparaît en France au XIXème siècle alors que se met en place véritablement l’Etat-Nation ? Les trois révolutions (1789, 1830, 1848), la Commune, les mouvements anarchistes (assassinat du Président Sadi Carnot en 1894), et les révoltes ouvrières réprimées dans le sang par Clémenceau (1891) semblent s’opposer à la théorie éliasienne.
    Or, bien au contraire, ces explosions de violence pourraient en fait s’expliquer par la réaction due à cette tentative de contrôle centralisée. Ainsi, Michel Foucault montre combien la société européenne devient moralisatrice et répressive au XIXème siècle.     Les façons de faire la guerre en Europe sont plus « civilisées », avec les accords de Genève sur les prisonniers où la création de la Croix rouge à la bataille de Solférino (40.000 morts en quelques jours en 1859), alors que dans le même temps des moments de violences extrêmes apparaissent. Selon la réflexion de Norbert Elias, certains pays exprimeraient donc différemment ce contrôle des tensions. En France, on assisterait, selon Olivier Lecour-Grand-Maison, à une augmentation des violences coloniales (en particulier en Algérie). Pour l’auteur, ce serait même une des origines privilégiées du phénomène de brutalisation des masses qui mènerait à la guerre de 14-18. Cependant, la grande guerre n’est-elle que, l’expression d’une simple libéralisation des pulsions guerrières trop longtemps contenues ?
    Ne faut-il pas penser, au contraire, que l’expression de violence coloniale a pu limiter la mise en place d’un système de violence étatisé en France ? Dans cette optique, puisque chaque pays a une histoire particulière, Allemagne et France ne sont pas sur le même pied d’égalité dans le déclenchement de cette guerre. Et le processus cathartique ne peut seul expliquer la violence en histoire car il contribue à en nier les responsabilités et les causes spécifiques.
Mais Norbert Elias était sans doute conscient de cet obstacle. D’ailleurs, n’a-t-il pas envisagé son dépassement en décrivant la spécificité des Etats avec l’édification de
« mentalités » qui leurs seraient propres ? Dans cette logique, la résistance (ni réellement voulue ou historiquement « organisée ») de la part de l’Etat-Nation français à la mise en place d’une violence étatisée résulte, bien sûr, de la longue histoire du pays. On peut voir ainsi, avec l’avènement de la IIIème république (1870), le retour à une certaine réconciliation entre nation et gouvernement selon François Furet depuis 1789. Il ne s’agit plus, comme dans le passé, d’une lutte pour l’établissement légitime d’un Etat républicain et démocratique mais, désormais, d’un face à face entre la société civile et l’Etat jusqu’à ce qu’un équilibre se mette en place au milieu du XXème siècle.
    Et si, dans ce processus, l’histoire coloniale a eu toute son importance, il faut aussi considérer que la tradition centralisatrice française, qui émerge progressivement depuis le XVIème siècle, a aussi joué un rôle central de monopolisation étatique de la violence, par l’ajustement de la notion de «controlled» et «decontrolled».

Par Jean-François LOUDCHER - Publié dans : greps
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