COMPORTEMENTS A RISQUES EN PLONGEE

Publié le par Agnes BONNET / Jean-Louis PEDINIELLI

 
COMPORTEMENT A RISQUES EN PLONGEE SOUS-MARINE
ACCIDENTS ET PHENOMENES EMOTIONNELS

Agnès BONNET , Jean-Louis PEDINIELLI
Agnès BONNET : ATER, Laboratoire PsyCLE, UFR Psychologie, Université de Provence
Agnes.Bonnet@up.univ-aix.fr
Jean-Louis PEDINIELLI Professeur de Psychopathologie, Laboratoire PsyCLE, UFR Psychologie, Université de Provence
clinic@aixup.univ-aix.fr


Voici le texte d’Agnès BONNET et de Jean-Louis PEDINIELLI dont les conclusions devraient nous amener à prendre correctement les contre indication temporaire à la plongée en ce qui concerne les pathologies psychiatriques ; en effet, le traitement antidépresseur, anxiolytique, neuroleptique, hypnogène, l’alcoolisation aigue, la tétanie, la spasmophilie représentent les contre indications temporaires. Nous allons voir que la labilité émotionnelle devrait être aussi évaluée.

    De nombreux accidents en plongée sous-marine découlent de prises de risques individuelles. La pratique de la plongée comporte des risques physiologiques qu’il convient de maîtriser par l’expertise technique. Pourtant, certains pratiquants augmentent délibérément les risques en dépit des possibles conséquences négatives. Le « comportement à risques » ou « la conduite de risques » selon Adès (94) correspond, dans sa dimension pathologique à « l’engagement délibéré et répété dans des situations dangereuses, pour soi-même et pour autrui, comportement non imposé par les conditions de travail ou d’existence, mais recherché activement pour l’éprouvé de sensations fortes, de jeu avec le danger et souvent avec la mort ». En plongée, ce type de comportement « à risques » correspond à une pratique « déviée » de l’activité.

    Les travaux actuels sur les comportements « à risques » soulignent le poids des émotions dans la potentialisation de la prise de risque. Zuckerman (74) notamment, présente une conception psychobiologique d’un trait de personnalité, « la Recherche de Sensations », qui pourrait rendre compte d’une disposition originelle des sujets à prendre des risques.
    Cependant la validité discriminante de la sous-échelle de Recherche de Danger et d’Aventure (T.A.S.qui correspond aux pratiques sportives) est remise en cause par des travaux récents (Slanger et col. 97). Ce qui nous intéresse ici est de déterminer le rôle des différentes variables émotionnelles, trait (disposition) en tant que tonalité émotionnelle de base (Diener, 99) ou état ( Izard, 77), c’est à dire affect temporairement ressenti dans la situation de prise de risque en plongée sous-marine. Cette dernière variable est étroitement dépendante du contexte et des relations qu’entretient le sujet avec son environnement. La détermination de l’état émotionnel précédant la prise de risque proprement dite n’est pas abordée dans ce travail ; néanmoins certains travaux mettent en évidence que l’état émotionnel du sujet avant la prise de risque intervient sur celle-ci en fonction, notamment, de la façon dont le sujet se perçoit en relation avec son environnement (conscience de soi). En fonction de ces différents éléments, nous pensons que le comportement de prise de risque permettrait au sujet de réguler ses émotions. L’objectif de ce travail est d’une part, de situer l’influence d’une disposition émotionnelle (tonalité émotionnelle de base) sur un comportement; d’autre part, de préciser l’effet du comportement sur l’état émotionnel ou la représentation que le sujet en a, selon qu’il a ou non vécu un accident. Nous tenterons de préciser ainsi les interactions entre des phénomènes émotionnels (dispositions et états), un comportement, et le vécu d’un accident de plongée (accident barotraumatiques et de décompression).

Nous faisons donc l’hypothèse que la tonalité émotionnelle de base
permet de différencier les sujets « à risques » des sujets contrôles,
et que les premiers tendent à ressentir après la plongée un état émotionnel qualitativement différent des seconds.


    La méthodologie quantitative prend appui sur une population de 89 sujets. Les sujets plongeurs sont de niveau III FFESSM (plongeur autonome) minimum. Les sujets accidentés ont été recrutés sur la base de leur dossier médical dans 4 caissons hyperbares de la région méditerranéenne sur la base d’une séance d’oxygénothérapie hyperbare minimum. Les sujets non accidentés sont issus de la région marseillaise et ont été contactés par l’intermédiaire de structures professionnelles et associatives de plongée. Les sujets non plongeurs sont issus d’un club de natation marseillais. Ils sont répartis suite à l’examen des dossiers médicaux, et à la passation d’un questionnaire sur leurs pratiques de plongée, en 5 groupes en fonction : de la pratique de la plongée (ou natation), du type de pratique (avec ou sans prise de risque), et de l’antécédent d‘accident.

    Les 2 variables dépendantes sont la tonalité émotionnelle de base et l’état émotionnel postcomportement. Les outils sont les échelles d’auto-évaluation du Bien-Etre Subjectif (Subjective Well-Being) de Diener (92) et d’Emotions Différentielles (Differential Emotions Scale) d’Izard (77). Ces outils ont été traduits et validés en français et présentent des qualités métrologiques satisfaisantes (Rolland, J-P., 98 ; Ouss, L. et col., 90). La passation a eu lieu pour la première échelle indépendamment de la réalisation du comportement de plongée ; pour la seconde échelle, suite au comportement ( <1h) pour les sujets non accidentés et les sujets non plongeurs (natation), et par remémoration pour les sujet accidentés. Le traitement statistique (Anova) a été effectué avec le logiciel Sygma.

    Les résultats concernant la tonalité émotionnelle de base soulignent une sensibilité particulière des sujets « à risques » sans accident aux émotions négatives (p<0.05). Les scores concernant l’état émotionnel des sujets après la plongée mettent en relief (p<0.05) la surestimation des émotions positives (facteurs joie et surprise) chez les sujets « à risques » avec accident et un effet de modulation des émotions après la plongée (scores aux facteurs colère et découragement).
    Il ressort que le comportement de prise de risque est étroitement lié aux phénomènes émotionnels. La tonalité émotionnelle de base peut être considérée comme un indicateur potentiel de la prise de risque en plongée sous-marine ; les scores de Bien-être négatif sont en effet significatifs. La surestimation des émotions positives est une conséquence psychologique de l’accident chez les sujets « à risques ». La qualité de l’état émotionnel post-comportement ou modulation des émotions souligne un effet de la plongée quel que soit le type de pratique (à risques ou non).
    Ce résultat nous oriente vers la fonction du comportement à travers cet état émotionnel plutôt que vers la qualité de l’état émotionnel lui-même. L’approfondissement des relations entre émotions et comportements « à risques » permettra une analyse psychopathologique de la prise de risque en plongée sous-marine, mais également dans d’autres sports « à risques », avec un objectif de prévention des conduites sportives pouvant entraîner des accidents.

Bibliographie :
Adès, J., Lejoyeux, M., Tassain, V. -Sémiologie des conduites de risques- Editions techniques- EMC, Psychiatrie, 1994, 37-114-A-70.
Diener E., Suh, E.M., Lucas, R.E., Smith, H.L. (99).- Subjective well-being : three decades of progress- Psychological bulletin, vol.125 (2) : 276-302.
Diener, E., Smith, H., Fujita, F.- The personality structure of affect- JPSP, 1995, 69(1) : 130-141.
Izard, C-E. –Basic emotions, relations among emotions, and emotion-cognition relations- Psychological review, 1992, 99(3) : 561-565.
Leith, K.P., Baumeister, R.F.- Why do bad mood increase self-defeating behavior ? Emotion, risktaking and self regulation- JPSP, 1996, 71(6) : 1250-67.
Ouss, L., Carton, S., Jouvent, R., Widlöcher, D. – Traduction et validation de l’échelle d’émotions différentielles d’Izard. Exploration de la qualification verbale des émotions. Encéphale, 1990, 16 : 453-458.
Rolland, J-P. (98). Du stress au bien-être subjectif. Proposition d’une approche intégrati ve. Habilitation à diriger des recherches, Paris X Nanterre.
Slanger, E., Rudestam, K.E. – Motivation and desinhibition in high risk-sports : sensation seeking and self-efficacy- Journal of research in personnality, 1997, 31 : 355-374.
Spies, K., Hesse, F., Brandes, F.- Influence of positive mood on risk taking behavior- Psychologische beitrage, 1997, 39(3) : 216-228.
Zuckerman, M- Sensation seeking and sports- Personality and Individual differences, 83, vol.4 (3) : 285-293.



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